Des taxes qui encouragent la production clandestine
Cagin Eroglu est catégorique : si les morts liées à l’alcool frelaté (donc sa consommation) augmentent en Turquie, ce n’est pas parce que la consommation générale d’alcool augmente. C’est que l’alcool contrefait, acheté sous le manteau et nettement moins cher, se substitue de plus en plus à l’alcool vendu légalement. Comme de nombreux observateurs, chambres professionnelles et gérants de magasins spécialisés, il estime que les taxes sur les boissons alcoolisées encouragent la production clandestine et la consommation de ces produits dangereux.
« Depuis un changement dans la législation sur la taxe spéciale sur la consommation (ÖTV) en 2013, les taxes sur l’alcool augmentent de façon automatique deux fois par an », souligne Cagin Eroglu. « À partir de là , on a observé une hausse parabolique des taxes sur les boissons alcoolisées. En 2020, le montant des taxes sur chaque bouteille s’est mis à dépasser le prix du produit en lui-même. C’est à ce moment-là que le marché noir a vraiment commencé à se substituer » au marché légal. Exemple : les taxes représentent actuellement 60% du prix d’une bouteille de raki, l’anisette nationale.
Un choix politique
« L’ÖTV, qui équivalait à 51,48 livres turques par litre d’alcool en 2010, atteint aujourd’hui 1365 livres par litre. Soit une hausse de 2553% en 15 ans », résume le fiscaliste Ozan Bingöl sur son compte X. « L’objectif principal d’une taxation élevée des produits alcoolisés devrait être de protéger la santé publique. Mais au point où nous en sommes, on peut parler d’une taxation uniquement axée sur la collecte de revenus. On peut même dire que la taxe sur l’alcool est devenue davantage un moyen de réguler les modes de vie plutôt qu’un outil de politique fiscale. » Le président Recep Tayyip Erdogan, un musulman pieux, est en effet connu pour ses positions anti-alcool.
Or, souligne Cagin Eroglu, la Turquie fait partie de ces pays où la consommation d’alcool n’est pas un problème sociétal ou de santé publique : au fil des décennies, la demande reste faible, donc très peu élastique. «Dans les années 1960, la consommation moyenne en Turquie tournait déjà autour d’un litre par personne et par an », note Cagin Eroglu. « Augmenter les taxes ne fait pas baisser la consommation. C’est pourquoi on peut parler d’une politique fondée sur des bases idéologiques. »
La solution, selon lui, pour réduire le nombre des victimes de l’alcool frelaté : une baisse conséquente de l’ÖTV, que le gouvernement ne semble pas l’envisager. « Quelle contradiction, n’est-ce pas ? » ironise l’éditorialiste Deniz Zeyrek. « D’un côté, vous essayez d’empêcher la consommation de boissons alcoolisées pour des raisons religieuses. De l’autre, vous faites de ces boissons l’un des principaux postes de revenus de l’État. » Il n’existe pas de données publiques sur le montant des taxes perçues grâce à l’alcool en Turquie.





