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Anne Andlauer, Istanbul
Le round de négociations qui s’est ouvert jeudi à Genève accueille un acteur revigoré: Ankara, dont les forces ont repris la localité stratégique d’Al-Bab et rêvent d’imposer un protectorat dans la région
Coïncidence du calendrier ou effet d’annonce calculé? Jeudi, alors que reprenaient à Genève les pourparlers de paix sur le conflit syrien, des groupes rebelles pro-turcs ont annoncé la prise du centre de la ville d’Al-Bab, dernier fief du groupe Etat islamique dans la province d’Alep. «La quasi-totalité d’Al-Bab est maintenant sous contrôle […] Des opérations de recherche et de nettoyage sont en cours», a confirmé Fikri Isik, ministre turc de la Défense. L’armée turque, qui accompagne depuis six mois une offensive de l’Armée syrienne libre, présente la conquête de cette bourgade comme une étape clé de son opération «Bouclier de l’Euphrate», qui a déjà coûté la vie à 69 de ses soldats.
Ankara ne compte pas s’arrêter là . «Après, nous nous dirigerons vers Manbij, puis Raqqa», répète le président Recep Tayyip Erdogan. A quelques kilomètres à l’est d’Al-Bab commencent les territoires sous contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance dominée par les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), le bras armé du Parti de l’union démocratique (PYD). Ankara les dénonce – et les combat à l’occasion – comme un groupe terroriste, branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Les YPG pourraient donc être la prochaine cible de l’armée turque, n’en déplaise aux Etats-Unis, qui les forment et les arment.
Rapprochement avec Moscou
Les ambitions territoriales de ces milices kurdes constituent aux yeux d’Ankara une menace existentielle. Leur exclusion des pourparlers de Genève ce jeudi, comme des précédentes réunions sur le conflit syrien, était une exigence turque, imposée aux Etats-Unis autant qu’à la Russie, «qui ne considère pas le PYD comme un groupe terroriste», rappelle Ünal Çeviköz, ancien ambassadeur turc en Irak. Or Ankara le sait: la présence de ses troupes en Syrie depuis le 24 août ne tient qu’à son spectaculaire rapprochement avec Moscou, le principal allié du régime de Damas. Les Turcs se gardent donc de dire ou de faire quoi que ce soit qui mettrait en péril cette coopération, et ce pour deux raisons.
D’abord, la Turquie considère son alliance avec la Russie comme la seule chance crédible de désescalade du conflit en l’état. Elle en veut pour preuve l’évacuation d’Alep-Est en décembre, le cessez-le-feu général décrété quelques jours plus tard, puis les pourparlers d’Astana, fin janvier au Kazakhstan, entre des chefs militaires de l’opposition et le régime de Damas. Ces initiatives, menées sous auspices russo-turques, ont assis selon Ankara sa légitimité à jouer un rôle dans l’hypothétique résolution du conflit, et dans l’après-conflit. Contrairement aux précédents pourparlers de Genève, organisés en 2012, en 2014 et en 2016 sous l’égide de l’ONU, la Turquie se sent donc en position de force.
Un «plan» présenté aux Etats-Unis
Surtout, grâce à l’opération «Bouclier de l’Euphrate», Ankara estime que ses soldats ont fait leurs preuves en chassant l’Etat islamique d’une large bande du nord syrien, tuant – selon le décompte officiel, invérifiable – près de 3000 djihadistes. La Turquie appelle donc non seulement le président américain Donald Trump à revenir sur le soutien de son prédécesseur, Barack Obama, aux milices kurdes, mais aussi à leur substituer les forces soutenues par Ankara dans la bataille de Raqqa, «capitale» syrienne de l’Etat islamique. Recep Tayyip Erdogan a présenté un «plan» à son homologue américain lors de leur entretien téléphonique du 7 février. «Nous mènerons à Raqqa le même modèle de lutte que celle que nous menons à Al-Bab», a expliqué lundi le premier ministre, Binali Yildirim.
Plus que jamais, l’objectif d’Ankara en Syrie est d’établir dans le nord du pays une zone de sécurité – un protectorat qui ne dit pas son nom – débarrassée non seulement de Daech mais aussi des milices kurdes. Pour autant, les annonces récentes de Donald Trump sur la création de «zones de sécurité» ont été accueillies avec prudence en Turquie. «Washington et Ankara n’attribuent pas forcément la même définition et les mêmes objectifs à cette zone de sécurité», explique Ahmet Kasim Han, professeur de relations internationales à l’Université Kadir Has.
Si une telle zone devait voir le jour dans le nord de la Syrie, doublée d’une zone d’exclusion aérienne, «elle pourrait devenir un bouclier de protection pour le PYD, poursuit Ahmet Kasim Han. Souvenons-nous de la zone d’exclusion aérienne mise en place dans les années 1990 dans le nord de l’Irak. C’est elle qui avait ouvert la voie à un Kurdistan autonome, au grand dam de la Turquie.»

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