À Jérusalem le 17 février dernier, l’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett, aujourd’hui dans l’opposition à Benyamin Netanyahu, n’y allait pas par quatre chemins : « Une nouvelle menace turque est en train d’émerger. Je veux être très clair […] La Turquie est le nouvel Iran. Erdogan est rusé, dangereux, il cherche à encercler Israël. » Deux mois plus tard, le président turc déclarait que Netanyahu avait « surpassé Hitler en barbarie ». Et dans un message peu de temps après, le 20 mars, il affirmait qu’Israël avait tué « des centaines de milliers de personnes » au Moyen-Orient et que, « si Dieu le [voulait], il en paiera[it] le prix ».
L’escalade verbale entre ces deux grandes puissances du Moyen-Orient prend aujourd’hui une ampleur sans précédent, et les déclarations plus virulentes les unes que les autres se multiplient. Des paroles, mais aussi des faits concrets. Le 10 avril dernier, la justice turque a publié un acte d’accusation visant une trentaine d’Israéliens, dont Benyamin Netanyahu, accusés d’avoir joué un rôle dans l’arraisonnement des flottilles destinées à livrer de l’aide humanitaire dans la bande de Gaza (en septembre dernier, la flottille avait été escortée par l’armée turque). Ce nouvel événement risque d’accentuer un peu plus les tensions entre ceux qui, pourtant, ont longtemps été partenaires.
Au lendemain de la création de l’État d’Israël, la Turquie est le premier pays à majorité musulmane à le reconnaître. Nous sommes alors en 1949. La Turquie, qui vise son entrée dans l’Otan – effective en 1952, en pleine guerre froide –, devient un proche des États-Unis et de l’Occident au même titre qu’Israël. Le monde arabe est alors considéré comme hostile autant par Tel-Aviv que par Ankara ; ce dernier réaffirmant cependant, et de manière constante, demeurer attaché à la solution à deux États, Israël et Palestine.
Israël et la Turquie deviennent de réels partenaires régionaux sur les plans diplomatiques mais aussi stratégiques et surtout militaires. L’armée israélienne, dans les années 1990, est d’ailleurs admirée par les généraux turcs pour son rôle de socle dans la société.
Erdogan et le virage pro-arabe de la Turquie
Mais au début des années 2000, l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan fait prendre à la Turquie un virage à 180 degrés et Ankara décide de se rapprocher du monde arabo-musulman et de brandir plus haut et plus fort son soutien à la cause palestinienne. Le gouvernement turc tisse parallèlement des liens avec les Frères musulmans et le Hamas palestinien.
L’opération « Plomb durci » en 2009, qui fait 1 400 morts côté palestinien et 13 côté israélien, provoque la colère de la Turquie. Au sommet de Davos la même année, le futur président turc, alors Premier ministre, invective Shimon Peres, le traite de « tueur d’enfants » et ajoute : « Tu parles très fort. C’est un signe psychologique de culpabilité de parler aussi fort […] Quand il s’agit de tuer, vous êtes des experts ! » Une déclaration qui sera saluée par une grande partie de la presse arabe et plus globalement par le monde musulman.
Nouvelle goutte d’huile sur le feu en 2010, lorsqu’Israël intercepte dans les eaux internationales le Mavi Marmara, une flottille humanitaire en route pour lever le blocus dans l’enclave palestinienne. Neuf militants sont tués par l’État hébreu, ce qui vaudra à Israël d’être accusé par la Turquie de « terrorisme d’État ».
Ankara rompt alors ses relations diplomatiques avec Tel-Aviv et réclame non seulement des excuses officielles, mais aussi une indemnisation des victimes et la levée du blocus sur la bande de Gaza.
Il faudra attendre 2016 pour qu’Israël cède, mais seulement aux deux premières demandes de la Turquie. Pour autant, les relations demeurent tumultueuses entre les deux pays, d’autant qu’en 2019, à l’écart de la Turquie, Israël lance avec la Grèce, l’Égypte et Chypre le Forum de la Méditerranée orientale pour mieux coordonner l’industrie du gaz dans la zone.
Après dix ans de brouilles, les relations diplomatiques sont rétablies en 2022 et les échanges commerciaux entre les deux pays sont florissants, atteignant les dix milliards de dollars cette année-là.
Un fragile retour à la normale, jusqu’au 7-Octobre
En septembre 2023, Erdogan et Netanyahu se retrouvent lors de l’Assemblée générale de l’ONU à New York pour confirmer leurs bonnes relations. Dans les tuyaux également, un projet de visite officielle du président Herzog en Turquie. Tous les signaux semblent être au vert pour qu’Ankara suive la voie de la normalisation de ses relations avec Tel-Aviv, à l’instar d’autres pays du monde arabe comme l’Arabie saoudite. Mais l’attaque du Hamas le 7 octobre vient rebattre les cartes et la réconciliation entre Israël et la Turquie tombe à nouveau aux oubliettes.
Ankara ne réagit pas immédiatement, appelle à la négociation, mais rapidement, il est le premier à qualifier de « génocide » les opérations israéliennes dans la bande de Gaza et rappelle son ambassadeur. Un an et demi après le début de la tragédie dans l’enclave palestinienne, Erdogan déclare : « Nous voyons et nous savons ce qui se passe en Palestine. Dieu maudisse l’Israël sioniste. » Ce à quoi s’empresse de répondre le ministre israélien des Affaires étrangères : « Le dictateur Erdogan a révélé son visage antisémite. Il est un danger pour la région et pour son propre peuple. »
En avril 2024, la Turquie décide de stopper toutes ses relations commerciales avec Israël, et cela alors qu’elle se classait au 5e rang des fournisseurs d’Israël en 2023. Mais les affaires sont les affaires. Et « si après le 7-Octobre Erdogan a prétendu qu’il n’était plus question de faire du commerce avec Israël, la réalité était plus obscure, remarque Didier Billion, spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient et directeur adjoint de l’IRIS. On sait parfaitement que les accords économiques se sont poursuivis. Ce qui, au passage, a valu à Erdogan d’être accusé d’hypocrisie par certains et cela lui a coûté quelques pourcentages de voix lors des élections municipales de 2024. Et c’est d’ailleurs juste après qu’il a déclaré que les relations économiques étaient définitivement terminées. »
Sur le plan diplomatique à la même époque, Ankara fait monter les tensions avec Tel-Aviv en entreprenant de s’associer aux démarches de l’Afrique du Sud visant à traduire Israël devant la CPI pour génocide. Allant plus loin dans l’affichage de son mécontentement, Erdogan interdit en novembre 2024 le survol de son territoire par l’avion menant le président israélien Isaac Herzog en Azerbaïdjan.
« Le 7-Octobre est un élément détonateur dans la dégradation des relations, poursuit Didier Billion. Et ce qui est tout à fait surprenant, c’est que la radicalité verbale et rhétorique de Erdogan a été poussée à son comble. On est alors dans une situation de tension extrême. Mais le problème pour la Turquie, c’est que cette radicalité verbale extrême va l’empêcher de jouer un rôle de médiation qui sera tenu par les Qatariens et les Égyptiens. »
La chute de Bachar el-Assad, un tournant
Autre catalyseur de la crise montante entre les deux États : la Syrie. Israël et la Turquie se sont tous deux félicités de la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024. Pourtant, la nouvelle Syrie est devenue pour ces deux acteurs un enjeu majeur de leur influence régionale et un objet important des tensions actuelles entre eux.
Si de nombreux observateurs affirment que le renseignement israélien a aidé Hayat Tahrir al-Sham à la chute du dictateur syrien, que ce même HTS a été publiquement soutenu par Ankara, la situation actuelle est plus que jamais délicate pour les deux voisins de la Syrie.
Peu de temps après la prise de pouvoir d’Ahmed al-Charaa, le ministre des Affaires étrangères israélien Gidéon Saar lâche que la Turquie a « un rôle négatif » en Syrie, soupçonnant Ankara de vouloir y établir un « protectorat ». Tel-Aviv s’inquiète ainsi de la proximité entre Erdogan et Ahmed al-Charaa et ne cesse, depuis début 2025, d’empiéter illégalement sur le territoire syrien, prétextant vouloir simplement assurer sa propre sécurité. Israël s’attaque même, au printemps 2025, à une base militaire syrienne que l’armée turque convoitait, provoquant l’ire d’Ankara.
Auparavant alliés sur le dossier syrien, Israël et la Turquie sont dorénavant dans un face-à-face ouvert sur ce territoire qui leur est frontalier à tous les deux, et l’expansionnisme à tout-va de l’État hébreu ne peut qu’inquiéter les Turcs qui craignent de devenir à leur tour l’objet d’une nouvelle ambition territoriale israélienne.
Vers un conflit ouvert ?
Par ailleurs, aujourd’hui, avec l’affaiblissement de l’Iran, Tel-Aviv voit de plus en plus la Turquie comme le prochain ennemi – Israël, la Turquie et l’Iran étant les trois principales puissances du Moyen-Orient. Mais est-ce pour autant le signe qu’un conflit ouvert pourrait éclater ? « La relation est à un point de bascule et elle n’est pas loin d’un point de rupture, analyse Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen. L’escalade n’est pas un scénario lointain, mais elle se fait surtout entre les politiques. Car aujourd’hui, les militaires apparaissent beaucoup plus sages que les politiques. Les services de renseignement sont en contact et les deux armées vont tout faire pour éviter un contact militaire, mais on n’est pas à l’abri d’un incident. La guerre n’est pas une hypothèse plausible, mais sur d’autres terrains, un contact n’est pas exclu. »
« Il faut prendre les menaces à l’égard de la Turquie avec beaucoup de recul et de circonspection. Pour l’instant, ce sont plutôt des roulements de mécaniques qu’il ne faut pas sous-estimer, mais qu’il ne faut pas non plus surestimer », tempère Didier Billion, selon qui faire de la Turquie un nouvel ennemi est pour Israël une manière d’entretenir un conflit perpétuel dans la région. « Je pense que les dirigeants israéliens ont une politique de fuite en avant terriblement préoccupante, non seulement pour la stabilité de la région, mais aussi pour l’avenir de l’État d’Israël. Ils sont en train de couper toutes les voies de négociations politiques, de compromis, etc. Cette hubris de la victoire de Netanyahu est absolument terrifiante et Israël joue un jeu extrêmement dangereux. »
« Israël n’a pas de politique étrangère, seulement une politique intérieure », disait l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger. Et de son côté, Netanyahu prépare les élections d’octobre prochain. Les déclarations belliqueuses à l’encontre des autorités turques lui permettent de ramener à ses côtés les Israéliens de droite et d’extrême droite. « Et puis, ajoute Hasni Abidi, les Israéliens regardent avec méfiance la Turquie améliorer ses relations avec les Émirats arabes unis, et entretenir excellemment bien ses relations avec le Pakistan et l’Arabie saoudite. Israël craint en effet que la Turquie, membre de l’Otan, rejoigne cette alliance militaire pakistano-saoudienne. Tout cela est aussi une question d’hégémonie, une histoire d’influence dans la région. Avec un Iran affaibli, les Israéliens voient dans la Turquie la puissance sunnite montante dans la région. »
Les Américains pour calmer le jeu
Malgré tous ces désaccords et cette rivalité, les régimes israélien et turc partagent un ami commun, et non des moindres : les États-Unis. Ankara et Washington entretiennent d’excellentes relations et la Turquie représente la deuxième armée au sein de l’Alliance atlantique. Erdogan est ainsi apparu en majesté grâce au président américain Donald Trump lors du sommet de Charm el-Cheikh sur la paix à Gaza en septembre dernier. Et Erdogan, pour entretenir ses relations positives avec l’allié américain, a d’ailleurs accepté d’intégrer le Conseil de la paix pour Gaza.
Donald Trump ne cache pas son attachement à la stabilité de la Turquie et au rôle politique que peut jouer ce pays. D’ailleurs, c’est à Ankara que va se dérouler en juillet le sommet de l’Otan et, analyse Didier Billion, « ce n’est pas tout à fait un hasard. Trump considère que la Turquie est un allié avec qui il ne faut pas rigoler, et cela même si les États-Unis sont dans une posture de soutien total à Israël. Il n’empêche que sur un certain nombre de dossiers, le va-t-en-guerrisme de monsieur Netanyahou agace au plus au point les intérêts américains. » Dès lors, insiste de son côté Hasni Abidi, « les Américains vont tout faire pour éviter un accrochage ou un accident ».
Ce 16 mai, le président turc, insistant sur son travail à œuvrer en faveur d’une coopération régionale renforcée, a appelé une nouvelle fois à la stabilité régionale et a déclaré que les « provocations » d’Israël devaient cesser pour la paix du Moyen-Orient. Si les relations entre Israël et la Turquie sont une succession de crises et de réconciliations, la résolution de la question palestinienne demeure pour Ankara, depuis toujours, l’unique pierre d’achoppement à toute réconciliation durable avec Tel-Aviv.





