C’est donc confirmé. Après avoir laissé planer le doute sur son retrait de la course politique, le président Erdogan entend se présenter à sa propre succession, selon un proche conseiller. Le scrutin « aura lieu le 16 avril 2028 (soit un mois avant la fin théorique de son mandat de cinq ans, NDLR) si la décision d’organiser de nouvelles élections est prise avec le soutien de 360 parlementaires » sur 600, a déclaré devant la presse Mehmet Uçum, en charge des affaires juridiques au sein de la présidence, tout en affirmant qu’il s’agirait, cette fois-ci, de son dernier mandat en cas de victoire.
Ce tour de passe-passe n’a pas surpris grand monde. L’organisation d’un scrutin anticipé permet à l’homme fort de la Turquie de contourner la Constitution, qui l’empêche de se présenter s’il va au terme de son mandat actuel. Et, in fine, de renforcer encore plus son pouvoir sur un pays qu’il dirige depuis 2003 : d’abord comme premier ministre, puis depuis 2014, comme président, déjà réélu deux fois.
L’AKP, son parti islamo-conservateur, et ses alliés ultranationalistes du MHP contrôlent actuellement 326 sièges au Parlement turc. Mais déjà, en juin dernier, Mehmet Uçum avait insinué la possibilité de dissoudre l’Assemblée en vue de la convocation d’une élection anticipée, qui pourrait être favorable à Erdogan. Lors de sa dernière victoire, en mai 2023, le chef de l’État turc avait pourtant affirmé qu’il s’agissait de son ultime mandat, jurant vouloir ensuite confier le sort du pays «à (ses) jeunes ». Certaines de ses déclarations avaient néanmoins récemment trahi son désir de rester aux commandes : l’illustration, s’alarme une universitaire qui préfère taire son nom, d’un «autoritarisme désormais acté». Elle s’alarme de l’érosion fulgurante de l’État de droit et de la liberté d’expression, encore récemment illustrée par les rafles massives visant des membres et des militants de la communauté LGBT.
Depuis le putsch avorté de juillet 2016, et la chasse aux sorcières qui s’était ensuivie, le président Erdogan a démultiplié les manœuvres pour renforcer son emprise sur le pays. Il a, dès 2017, fait réformer la Constitution, transformant le système parlementaire en un régime présidentiel où le chef de l’État concentre la totalité du pouvoir exécutif. Au fil des dix dernières années, la presse indépendante s’est réduite comme peau de chagrin, criminalisée par une justice aux ordres, et économiquement asphyxiée. Les universités ont été purgées de leurs meilleurs professeurs. Les uns après les autres, les principaux rivaux d’Erdoganse sont retrouvés derrière les barreaux ; l’opposant kurde Selahattin Demirtas, emprisonné depuis 2016, le philanthrope Osman Kavala, arrêté en 2017 et condamné à la réclusion à perpétuité, le très populaire maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, en prison depuis plus d’un an, et condamné la semaine passée à deux ans et demi de réclusion pour «injures». Le très nationaliste Omit Ozdag, chef du parti turc anti-immigration Zafer, est lui aussi passé en 2025 par la case prison, avant d’être libéré après cinq mois de détention. Comble de l’ironie : quand ils ne sont pas pointés du doigt comme «terroristes», les adversaires d’Erdogan sont régulièrement taxés de «corruption», une accusation qui vise régulièrement l’entourage du président et qu’il retourne contre ses opposants.
Calcul politique
La récente «main tendue» aux Kurdes dans le cadre du processus de démilitarisation du PKK aurait pu laisser entrevoir une fenêtre d’ouverture. Mais de l’avis des observateurs, il s’agit d’un calcul politique pour diviser l’opposition, au moment même où le CHP, la principale formation anti-Erdogan, a été placé sous tutelle judiciaire et policière, et où son dirigeant, Ôzgür Ôzel, a été destitué. Si ce dernier a rebondi en créant le Yeni Parti (Nouveau parti), le chemin reste semé d’embûches. Ces derniers mois, des dizaines d’élus (aux dernières élections municipales de 2024) ont été destitués ou arrêtés et plusieurs municipalités placées sous tutelle du pouvoir. Cette répression est, selon Ôzgür Ôzel, révélatrice d’une érosion accélérée de l’État de droit. «Les prochaines élections opposeront démocrates et autocrates», s’alarmait-il, le 12 septembre, lors d’une allocution à Üsküdar, sur la rive asiatique d’Istanbul. Le choix de ce quartier n’était pas anodin : bastion traditionnel de l’AKP d’Erdogan, il avait basculé dans l’opposition lors du dernier scrutin, jusqu’à ce que sa maire élue, Sinem Dede- tas, soit suspendue de ses fonctions le 1er août dernier dans le cadre d’une enquête pour corruption.





