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Turquie : « La nature du régime politique est en train de changer »

Mediapart avec AFP, le 09/06/2026

Fabien Escalona

 

Alors que le dirigeant du principal parti d’opposition vient d’être destitué, le chercheur Yohanan Benhaïm décrit la dérive suivie par le pouvoir présidentiel de Recep Tayyip Erdoğan. Il analyse également le positionnement de la Turquie dans la recomposition en cours du Moyen-Orient.

 
 
 
 
 
La dérive autocratique de la Turquie présidée par Recep Tayyip ErdoÄŸan n’en finit pas. Le plus vieux et principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP, fondé par Mustafa Kemal Atatürk), en est plus que jamais la cible. Son champion potentiel pour la prochaine élection présidentielle, le maire d’Istanbul, Ekrem İmamoÄŸlu, est en détention depuis plus d’un an, pour subir depuis le 9 mars un Â« procès vide de preuves Â», selon un de ses avocats.

Depuis, la justice a destitué le numéro un du CHP, qui s’était imposé à sa tête lors de son dernier congrès, tenu en novembre 2023. Il avait battu le dirigeant sortant, Kemal KılıçdaroÄŸlu. Le même qui, samedi 30 mai, a retrouvé son poste grâce à des manÅ“uvres pilotées par le pouvoir. Â« L’ambition personnelle, dans certains contextes, ne se distingue plus de la complicité coupable Â», a réagi dans une tribune le politiste Bayram Balci. 

Ces derniers événements s’inscrivent dans un élargissement des pratiques autoritaires du régime, explique à Mediapart le chercheur Yohanan Benhaïm. Associé à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (Iremam) d’Aix-Marseille, il souligne que si ErdoÄŸan marche à grands pas vers une autocratie fermée, le pouvoir n’a pas encore trouvé de substitut à la légitimité par les urnes. Et le parti présidentiel explore cette tension jusqu’à la limite.

 

« Mediapart Â» : Kemal KılıçdaroÄŸlu a repris la direction du Parti républicain du peuple (CHP) en lieu et place d’Özgür Özel. Destitué par la justice, celui-ci manifestait devant le siège du parti quand le premier s’installait dans son bureau. Comment cette situation a-t-elle été rendue possible ?

Yohanan Benhaïm : Le CHP est traversé, autant voire plus que d’autres formations, par des courants et des luttes internes qui ont été sources de très fortes tensions.

Beaucoup d’entre elles s’étaient fixées sur la personne de KılıçdaroÄŸlu, l’ancien secrétaire du CHP, qui a été le candidat de la coalition d’opposition lors de la présidentielle de 2023. En vue de cette campagne, KılıçdaroÄŸlu a su fédérer autour des notions de justice, de réconciliation, de probité morale, et de restauration de l’État de droit face au népotisme et au clientélisme développés sous l’AKP [le parti dirigeant d’ErdoÄŸan – ndlr]. Mais il a aussi suscité beaucoup de mécontentement.

Premièrement, KılıçdaroÄŸlu s’est entêté à vouloir être le candidat unique de l’opposition, alors que les sondages donnaient d’autres candidats mieux placés pour assurer une large victoire à l’opposition, comme Ekrem İmamoÄŸlu, le maire d’Istanbul. Or, même handicapé par une crise économique massive, Recep Tayyip ErdoÄŸan a remporté la présidentielle. 

Deuxièmement, dans l’entre-deux-tours de l’élection, KılıçdaroÄŸlu a scellé une alliance avec un candidat de l’extrême droite nationaliste, Ümit ÖzdaÄŸ. De quoi susciter beaucoup d’incompréhension, alors que la candidature de KılıçdaroÄŸlu avait été officieusement soutenue par le parti prokurde et que l’électorat des régions kurdes s’était largement mobilisé en sa faveur.

Cette ultime défaite après treize ans de direction du parti sans victoire électorale, explique pourquoi Kemal KılıçdaroÄŸlu a été évincé lors du congrès de novembre 2023, quelques mois après le scrutin présidentiel. Il l’a été par Özgür Özel, plus jeune et combatif. Sa candidature a été largement soutenue par Ekrem İmamoÄŸlu, issu de la même génération.

Sur le moment, Kılıçdaroğlu a reconnu sa défaite. Ce n’est que début 2025, plus d’un an plus tard, après les victoires de l’opposition aux élections municipales de 2024, que des délégués du CHP ont déposé plainte pour des irrégularités supposées durant le congrès de 2023.

Sentant que cela pourrait être utilisé pour déstabiliser le parti, la nouvelle direction a organisé en septembre 2025 un nouveau congrès pour réaffirmer la légitimité d’Özgür Özel. Cependant, dans sa décision de mai 2026, la justice a prononcé la « nullité absolue Â» des résultats du congrès de novembre 2023, et de ceux qui ont suivi : elle a suspendu Özgür Özel de ses fonctions et ordonné le retour de KılıçdaroÄŸlu à la tête du parti.

Cette décision, alors que la justice aurait pu ordonner la tenue d’un nouveau congrès, explique qu’Özgür Özel et ses proches parlent de « coup d’État judiciaire Â». 

 

Au-delà du jeu interne au CHP, une étape répressive a-t-elle été franchie avec cette destitution du principal chef de l’opposition ?

Ce qui se produit avec la direction du CHP est révélateur de dynamiques plus larges. Jusque-là, la judiciarisation de la répression contre des partis politiques d’opposition était réservée aux partis prokurdes. À partir de 2016, dans le contexte de la reprise de la guerre avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), l’état d’urgence post-tentative de coup d’État a justifié la suspension, pour des raisons sécuritaires, de plus d’une centaine de maires élus lors des élections municipales en 2014, puis en 2019.

La victoire historique du CHP aux élections municipales de 2024 marque un tournant. Pour la première fois, des maires CHP sont démis de leurs fonctions sur décision judiciaire, d’abord à Esenyurt, un arrondissement d’Istanbul, puis en mars 2025 avec le maire de la métropole lui-même, Ekrem İmamoğlu.

Depuis ces élections, en deux ans, 78 municipalités ont vu des maires arrêtés, remplacés ou passés à l’AKP : ces circonscriptions représentent 17 millions d’électeurs, soit 37 % des suffrages à l’échelle nationale. Les résultats sont dénaturés. Si ces pratiques post-électorales concernent désormais toutes les formations d’opposition, le parti prokurde du DEM reste le plus ciblé : dix maires élus ont été remplacés par des administrateurs nommés par l’État (sur un total de treize), et ce, malgré le contexte de négociations entre Ankara et le PKK.

Cela renforce l’idée d’une asymétrie et d’un blocage dans le processus de paix lancé en 2024, alors que le PKK a officiellement été dissous l’année suivante, et qu’en face l’État turc semble ne pas avancer sur de potentielles garanties juridiques ou des réformes démocratiques. 

La répression ne se généralise pas seulement dans le domaine de la compétition partisane. Elle s’étend au champ universitaire, notamment contre l’université Boğaziçi, mais aussi dans les champs médiatique et artistique. Tout cela signale une évolution de la nature du régime politique.

 

Comment, dès lors, caractériser l’autoritarisme du régime d’ErdoÄŸan ?

Jusque-là, de nombreux chercheurs considéraient la Turquie comme un régime d’autoritarisme compétitif. Cela signifie qu’on observait des remises en question de l’État de droit et des libertés politiques, mais que le pouvoir acceptait tout de même la compétition politique et les résultats des urnes, même quand ceux-ci n’étaient pas en sa faveur.

Ainsi, lorsque Istanbul a été perdue en 2019, un deuxième scrutin a été provoqué pour tenter d’inverser le cours des choses, mais le pouvoir a fini par s’arrêter après la deuxième victoire consécutive d’İmamoÄŸlu. 

 

On assiste à la généralisation de l’exception jusque-là appliquée aux partis représentant le mouvement kurde.

Cependant, cette notion avait déjà des limites. Même avant 2024, les résultats des élections n’étaient pas respectés sur tout le territoire, puisque les maires des régions kurdes pouvaient être massivement destitués pour motifs sécuritaires. On assiste à la généralisation de l’exception qui leur était jusque-là réservée.

Et cela pose une question : est-ce que l’autoritarisme est toujours compétitif lorsque des candidats potentiels à l’élection présidentielle comme Ekrem İmamoÄŸlu ou Selahattin DemirtaÅŸ [l’ancien président du parti prokurde HDP – ndlr] sont en prison ? Ou que la justice désigne le dirigeant du principal parti d’opposition, et que tant d’élus sont démis de leurs fonctions ?

 

Faut-il parler d’une autocratie fermée ?

La situation est fluctuante, ce qui rend délicate la définition du régime turc. Mais le risque est en effet de voir, à terme, cette compétition électorale vidée de son sens pour n’être réduite qu’à ses aspects les plus formels.


Des manifestant·es se sont affronté·es, le 24 mai 2026, avec les forces antiémeutes après la fermeture présumée de l’université Bilgi d’Istanbul par un décret présidentiel. Â© Photo Abdullah Tepeli / Zuma / Sipa    

 

Sur le fond, le pouvoir est dans une véritable tension. D’un côté, sa pratique est de plus en plus autoritaire, il contrôle de plus en plus d’espaces sociaux et cherche à neutraliser l’opposition avant et après les échéances électorales. D’un autre côté, il ne bascule pas totalement, à ce stade, dans une forme caricaturale d’autoritarisme totalement fermé, dans la mesure où son levier principal de légitimation reste la popularité du président, mesurable par le vote en sa faveur et au bénéfice de la coalition au pouvoir.

Ainsi, la situation est encore éloignée d’un État comme la Russie. La culture démocratique et le pluralisme politique sont enracinés dans la société, et l’alternance reste une possibilité envisageable. 

 

La Turquie accueillera le prochain sommet de l’Otan, les 7 et 8 juillet prochains. Pourquoi les responsables européens sont-ils si peu exigeants vis-à-vis de l’État turc ?

Les Européens ne sont pas totalement silencieux face à la situation. Le service diplomatique de l’Union européenne ou le Conseil de l’Europe ont justement insisté dans des communiqués sur l’importance de garantir la compétition démocratique. On observe cependant bien une forme de discrétion, dans le contexte du retour de Trump au pouvoir et du désengagement états-unien de la protection de l’Europe.

La Turquie possède la deuxième armée la plus importante au sein de l’Alliance atlantique et s’illustre par l’importance de son industrie d’armement, notamment ses drones exportés partout dans le monde et de manière significative en Ukraine ou en Pologne. En parallèle, Ankara engage des rapprochements bilatéraux dans le domaine de la défense avec des États membres de l’Union européenne (UE) comme l’Italie ou l’Espagne. 

 

[La Turquie] identifie Israël comme une menace pour la sécurité régionale.

La tentation est grande en Europe de développer des partenariats avec la Turquie, dans le cadre d’une diversification des options diplomatiques et militaires. Tout cela est renforcé par les derniers événements. L’incapacité des États-Unis et d’Israël à faire plier l’Iran dans la guerre actuelle met en évidence la nécessaire nationalisation des industries de défense pour garantir une forme d’autonomie stratégique, et l’importance du développement de technologies low cost. Sur ce dernier point en particulier, la Turquie a des compétences que lui envient ses partenaires européens.

Cependant, il n’y a pas encore d’initiative de rapprochement avec Ankara à l’échelle européenne. Ce n’est toujours pas possible, en raison de tensions persistantes avec la Grèce et autour de Chypre [dont les autorités de la partie nord ne sont reconnues que par la Turquie – ndlr]. 

 

Comment se positionne la diplomatie turque face au bellicisme d’Israël et à la situation créée dans la région par l’intervention états-unienne en Iran ?

Comme une menace pour sa sécurité régionale. L’idée d’une confrontation avec la Turquie est présente dans le débat public depuis la chute de Bachar al-Assad en Syrie, lorsqu’il est apparu que les deux pays avaient des agendas opposés. 

La sortie d’un ancien premier ministre israélien, qui a pointé la Turquie comme une nouvelle menace pour son pays, a alimenté ces débats. La Turquie est de fait l’un des rares pôles de puissance militaire d’une région où le gouvernement israélien, après avoir déjà commis un génocide à Gaza, cherche à affaiblir les États voisins pour mieux asseoir son hégémonie. Cependant, aucun des deux pays n’a intérêt à une confrontation. 

La guerre en Iran confirme par ailleurs la Turquie dans l’idée que les puissances extérieures à la région, que ce soit la Russie en Ukraine, dans le Caucase et en Syrie, ou les États-Unis au Moyen-Orient, sont une source d’instabilité. Pour l’État turc, leurs interventions ont un coût économique en entravant les échanges commerciaux, et des conséquences en termes de prolifération accrue de groupes armés à ses frontières, comme de flux de réfugiés à assumer. Un effondrement de l’État iranien est à ce titre particulièrement redouté.

Contre cela, Ankara entend renforcer le poids des diplomaties régionales et développe ses relations avec les pays du Golfe, notamment avec l’Arabie saoudite. La situation conforte la volonté de la Turquie de se positionner en médiatrice. C’est une tradition diplomatique qu’elle a pu éprouver dans la Corne de l’Afrique ou encore dans le dossier ukrainien. 
 
Fabien Escalona

 

â—Š  

 

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