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L’Express, le 29/10/2022
Par Corentin Pennarguear (Ã Istanbul, Turquie)
Inflation à plus de 80%, livre dévaluée, politique monétaire déroutante… En Turquie, un vent de colère souffle chez les patrons, à huit mois d’une présidentielle serrée.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan le 20 janvier au palais présidentiel à Ankaraafp.com/Adem ALTAN
Le nez dans ses papiers, Emre profite peu de la superbe vue de son bureau sur le détroit du Bosphore et son ballet perpétuel de navires de commerce. En ce doux mois d’octobre à Istanbul, ce chef d’entreprise spécialisé dans la logistique ne décroche pas de ses tableaux Excel et de ses colonnes de chiffres. Ce matin, il a augmenté les salaires de ses équipes – de 19% – pour la… quatrième fois cette année. « Tous les deux mois, nous devons revoir les salaires pour que nos employés puissent faire leurs courses ou mettre de l’essence dans leur voiture, insiste ce quarantenaire aux petites lunettes rondes. D’abord 45%, puis 16%, puis 25%… Nous n’avons pas d’autre choix pour qu’ils survivent à ce chaos. »
La Turquie dans une spirale infernale
Si l’Europe subit une vague d’inflation depuis le début de la guerre en Ukraine, la Turquie, elle, affronte un véritable tsunami. Officiellement, la hausse des prix s’établit à 83% en un an, mais d’après le groupe indépendant Enag, elle atteindrait en réalité 186%. Dans le même temps, la livre turque a perdu plus de la moitié de sa valeur. « De notre point de vue, la situation en Turquie est hallucinante, témoigne un expatrié français travaillant dans le secteur de l’énergie. Les Turcs sont pris dans une spirale infernale, mais ils nous disent qu’ils ont l’habitude des crises. Si la France traversait un dixième de leurs problèmes, ce serait la révolution ! » Depuis le début de l’année, 4 millions de Turcs ont plongé sous le seuil de pauvreté.
Dans ce tourbillon, les chefs d’entreprise turcs sont condamnés à faire des miracles : ils doivent jongler avec les hausses des coûts de fabrication, de l’énergie, les salaires, les exportations à la baisse vers une Europe au ralenti… et certaines décisions extravagantes du gouvernement. « Le secteur privé a appris, depuis les années 1990, à faire preuve de résilience, sourit Bahadir Kaleagasi, président de l’Institut du Bosphore, un centre de réflexion franco-turc. Il réussit à exister et à s’organiser indépendamment des pouvoirs publics, et souvent malgré eux. Mais aussi malgré l’instabilité politique qui règne à l’intérieur et à l’extérieur de la Turquie. »
Pourtant, Erdogan a longtemps été soutenu par le milieu turc des affaires. De 2002 à 2012, sa politique aux accents libéraux a fait flirter la croissance turque avec les 10% certaines années et le pouvoir d’achat moyen a triplé en dix ans. Mais depuis, le PIB par habitant s’est effondré, passant de 12 600 dollars à 7500 dollars, selon la Banque mondiale. « Franchement, avec un gouvernement qui gère son économie selon les principes du Coran, à quoi d’autre pouvait-on s’attendre ? » souffle un chef d’entreprise entre deux portes. Une déroute économique qui pourrait coûter très cher au président tout-puissant, à quelques mois des élections de juin 2023 : sa cote de popularité ne dépasse pas les 33%.
L’inquiétude gagne les milieux d’affaires proches d’Erdogan
Se décrivant lui-même comme un économiste, grâce à une année d’étude à l’université, Erdogan reste persuadé des vertus de l’inflation et des taux d’intérêt les plus bas possible, à rebours de toute théorie économique classique. Aujourd’hui, même les milieux d’affaires proches de son parti, l’AKP, tirent la sonnette d’alarme et réclament « de la stabilité » à tout prix.
Peine perdue : le salaire minimum, déjà passé à 300 euros en juillet, devrait être fixé à plus de 400 euros, voire 500 euros, en décembre. « C’est assez chaotique, regrette Bahadir Kaleagasi. Dans l’orbite des élections, la Turquie traverse toujours, quel que soit le parti au pouvoir, des périodes de populisme et de clientélisme considérables, avec une forte augmentation des dépenses publiques. » Mais ces décisions irrationnelles prendront fin après les élections, « peu importe le vainqueur », veut-il croire.
Pour la première fois, en juin prochain, Erdogan devrait affronter une coalition de six partis d’opposition, allant de la gauche à l’extrême droite. Au moment de voter, Emre glissera dans l’urne un bulletin pour le Bon parti, un mouvement nationaliste. « Certes, il faut toujours se méfier avec les nationalistes, chuchote le chef d’entreprise. Mais au moins, leur programme est bon pour le business. » Pour la Turquie, cela reste à voir.
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