C’était l’un des rares titres indépendants de Turquie. Le média en ligne Gazete Duvar a annoncé sa fermeture le 12 mars. Fondé en 2016, ce site d’information gratuit (et disposant d’une version en anglais), était parvenu à attirer des millions de lecteurs désireux d’accéder à une information indépendante. En Turquie, 90 % du paysage médiatique est contrôlé par le pouvoir à travers des médias publics ou des médias privés rachetés par de grands groupes proches du pouvoir et dépendants des contrats publics.
Le média n’a toutefois pas été victime de la censure gouvernementale, qui frappe nombre de titres indépendants en Turquie, mais de l’algorithme de recherche de Google, qui a conduit à un effondrement des visites sur le site.
“Google a créé un vrai désert médiatique”, s’est indigné l’homme d’affaires Vedat Zencir, propriétaire de Gazete Duvar et connu pour être l’un des premiers objecteurs de conscience en Turquie. Le nouvel algorithme mis en place par Google à l’automne 2024 a entraîné une chute drastique du nombre de visites, a-t-il déclaré au média en ligne T24. “Par ailleurs, l’inflation en Turquie a fait que nos dépenses de personnel ont doublé, nous ne pouvions pas sans honte demander plus d’efforts à nos salariés”, a affirmé le patron de presse.
Le nombre de visiteurs au cœur des revenus publicitaires
Les sites d’information indépendants turcs sont très dépendants du nombre de visiteurs pour pouvoir engendrer des revenus publicitaires, explique la BBC Türkçe, et les grands groupes turcs rechignent à faire leur publicité dans des médias considérés comme critiques du pouvoir.
Ces sites sont rémunérés via Google Ads, la régie publicitaire de Google. Les revenus publicitaires sont distribués aux médias en ligne en fonction de leur audience et par un mécanisme de distribution automatique des publicités publiques. Problème, cela suppose d’avoir au moins 250 000 visiteurs uniques par jour, explique la BBC, ce qui est devenu plus difficile depuis quelques mois.
Google a nié toute forme de censure, alors que les autorités turques demandent de plus en plus aux géants du secteur de supprimer des contenus, notamment sur le réseau social X, où la Turquie est le deuxième pays à demander le plus de fermetures de comptes.
Saisi par des députés d’opposition, le ministre des Télécommunications turc s’est entretenu avec des responsables de Google, qui ont déclaré “ne pas viser un site en particulier”, rapporte le quotidien de gauche Birgün. L’algorithme, en modifiant notamment les sites affichés dans Google Actualités et dans Google Discover, peut entraîner jusqu’à 98 % de perte de trafic pour un site, selon le quotidien.
Ce nouvel algorithme avait initialement été mis en place pour lutter contre les stratégies de certains sites visant à rediriger artificiellement du trafic vers leurs adresses, notamment en jouant sur des mots-clés, mais il a contribué à frapper durement certains médias, notamment la presse en ligne indépendante turque.
Mobilisation des médias en ligne indépendants
Dans la foulée de la disparition de Duvar, les principaux médias en ligne indépendants turcs, dont T24, Arti Gerçek, Diken ou encore Medyascope, se sont fendus d’une lettre ouverte pour dénoncer l’“embargo caché de Google” et appeler leurs lecteurs à se rendre directement sur les sites qu’ils aiment lire plutôt que de passer par le moteur de recherche, rapporte le quotidien arménien de Turquie Agos.
“Prenez soin de vous”, est titré l’un des derniers éditoriaux de Gazete Duvar. “Ici nous n’avons jamais défendu les intérêts de qui que ce soit. Beaucoup sont attristés comme nous par cette disparition. Mais cette peine partagée nous permettra peut-être de rebondir et de ne pas perdre l’énergie nécessaire à de nouveaux projets”, conclut le cinéaste et journaliste Ümit Kivanç dans sa chronique.
La Turquie, où 43 journalistes ont été emprisonnés en 2024, est classée 158e sur 180 pays par l’ONG Reporters sans frontières pour ce qui est du respect de la liberté de la presse.




