« Les mesures de protection peuvent parfois s’avérer insuffisantes et ne sont pas dissuasives », a constaté Betül Yüksel, l’avocate de Gülhen Tas. Depuis 2021 et le retrait de la Turquie de la convention d’Istanbul contre les violences sexistes, elle note que « les règles ne sont pas appliquées efficacement par le pouvoir judiciaire ». Dans ce cas précis, le présumé coupable a harcelé la victime sans jamais avoir été emprisonné une seule fois.
De nombreux autres féminicides ont eu lieu malgré cette mesure. Un site financé par l’UE répertorie les affaires relatées par les médias turcs depuis 2018. De janvier 2025 à janvier 2026, 17 femmes sous protection ont été tuées, dans les dix villes turques les plus concernées par le sujet. « Il doit y en avoir plus », indique Gülden Damla, chargée d’alimenter la plateforme.
Ils viennent à la porte et partent libres
Les spécialistes pointent les lacunes dans ces mesures préventives. D’abord, les hommes craignent peu les conséquences. « Aucune sanction n’est appliquée à ceux qui violent les ordonnances de protection. Or, la loi pourtant le prévoit », déplore Canan Güllü, président de la Fédération des associations de femmes de Turquie.
Un homme venu au domicile de sa victime s’expose à une peine de prison de trois à dix jours. Dans les faits, « la police intervient rapidement mais calme la situation et la résout de manière informelle, en conseillant à l’homme de ne pas aller contre l’ordonnance », rapporte Selime Büyükgöze, membre de Mor Çati, association féministe et seul refuge indépendant en Turquie pour les femmes victimes de violence.
Selime Büyükgöze connaît tous les obstacles à la procédure. « Vous ne pouvez pas trouver l’adresse du commissariat spécialisé en ligne, donc vous allez d’abord au poste de police, où on vous indique où se trouve l’unité spécialisée. » Des déplacements difficiles, effectués dans une situation d’urgence, par des femmes parfois sans véhicule, avec des enfants et peu de ressources.
Des requêtes laborieuses
Sur place, la victime n’est pas au bout de ses peines. « La façon dont les agents vous traitent est aberrante », déplore l’activiste, s’appuyant sur des témoignages. Une femme qui souhaite rester anonyme l’a expérimenté. Au poste de police spécialisé de sa ville, non desservi par les transports en commun, elle a témoigné en même temps qu’une victime de violences physiques dans un bureau adjacent, porte ouverte. Les agents échangeaient sur les cas, minimisant sa situation en la comparant à l’autre plaignante. Elle a ensuite eu l’impression de s’adresser « à ChatGPT », le policier, « sans empathie », ne cessait de réduire la portée de ses propos. « Une attitude souvent marquée par le sexisme », ajoute Nupel Dicle Oyur, avocate en droit des femmes.
En général, la protection est rapidement accordée. « Le fait de pouvoir obtenir l’éloignement de l’agresseur en seulement trois jours maximum est inestimable », salue l’avocate Betül Yüksel. La période s’étend d’un à six mois, en fonction des cas. Si l’ordonnance a été respectée, une nouvelle protection peut être refusée par le juge, qui estime que le danger n’est plus présent.
L’efficacité de ces mesures est difficile à évaluer, car l’État ne communique pas de chiffre. En février, une députée a demandé le nombre de féminicides commis sous ordonnance de protection, sans réponse de la ministre en charge du dossier. Gülden Damla tient donc l’une des seules bases de données, gérée avant elle par Elif Yilmazli pendant trois ans.
« J’ai commencé à prendre des antidépresseurs tellement j’étais déprimée alors j’ai décidé d’arrêter cette mission », témoigne cette dernière, marquée par ce travail tout en rappelant qu’il est « la clé ». « Les autorités ne veulent pas montrer les statistiques donc nous, on les met en avant. »
Mardi 3 mars, quelques jours avant une Journée internationale des droits des femmes sous haute surveillance, Fatma Nur Çelik a été retrouvée morte à Istanbul avec sa fille de 8 ans. Elle avait obtenu, elle aussi, une ordonnance de protection contre son ex-conjoint.





