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Le Monde, le 13/06/2026
Par Noé Hochet-Bodin
Depuis la dernière éruption de violence à Mogadiscio, début juin, Ankara mène une médiation entre le président somalien et l’opposition. Le pays est stratégique pour les Turcs, qui en sont le premier partenaire sécuritaire.

La Turquie a trop investi en Somalie pour voir le pays basculer à nouveau dans la guerre civile. Lors de la dernière poussée de tension dans le pays de la Corne de l’Afrique, jeudi 4 juin, Ankara a ainsi dépêché en urgence le numéro deux de son renseignement, Ahmet Cemalettin Çelik, qui a été le premier étranger à se rendre à Mogadiscio. Il est arrivé dans la capitale somalienne au début des affrontements entre des milices liées à l’opposition et l’armée fidèle au président, Hassan Cheikh Mohamoud, qui cherche à se maintenir au pouvoir. Les combats ont fait 13 morts et 190 blessés, d’après une note du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.
Depuis sa première visite à Mogadiscio en 2011, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a érigé la nation de la Corne de l’Afrique comme sa priorité absolue sur le continent. Ankara, premier partenaire sécuritaire de la Somalie et principal parrain du chef de l’Etat, y domine les secteurs de la construction, du développement, de la santé, et y dispose de sa plus grande ambassade et de sa seule base militaire à l’étranger – pour former l’armée somalienne. La Turquie compte capitaliser sur cette forte emprise : elle s’apprête à lancer des forages pétroliers offshore et à construire sa première base spatiale dans le désert somalien.
Si le gouvernement turc a dépêché le directeur adjoint du MIT – son agence de renseignement – à Mogadiscio, c’est que la flambée de violence est jugée suffisamment sérieuse. Jeudi 4 juin, après des mois de tension politique, le chef de l’Etat a ordonné à l’armée nationale d’encercler les résidences de ses principaux opposants, dont celle de l’ancien président Sharif Cheikh Ahmed (2009-2012), pour éviter la tenue d’une manifestation.
Les affrontements avec les milices d’opposition ont paralysé la ville le temps d’une journée, faisant réapparaître le spectre de la guerre civile dans le pays. Les regards se sont tournés vers la Turquie : un cadre de l’opposition, l’ancien premier ministre Hassan Ali Khaire, a accusé l’armée somalienne d’avoir utilisé des drones turcs pour surveiller sa résidence. S’il n’est pas possible de vérifier indépendamment le recours aux drones, la présidence somalienne – qui dispose d’aéronefs turcs depuis mars 2025 – n’a pas nié ce mode opératoire.
En Somalie, la crise couve depuis l’adoption en mars d’une réforme constitutionnelle qui instaure l’élection au suffrage universel des parlementaires. Ce projet est perçu par l’opposition comme une façon pour le chef de l’Etat de se maintenir au pouvoir dans la mesure où le gouvernement fédéral ne contrôle environ qu’un tiers du territoire national. La crainte des opposants s’est matérialisée le 15 mai : le président a unilatéralement prolongé son mandat d’un an, ce qui constitue une ligne rouge pour la coalition de l’opposition, qui regroupe deux anciens chefs de l’Etat, Sharif Cheikh Ahmed et Mohamed Abdullahi Mohamed, dit Farmaajo (2017-2022).
« Les Turcs incontournables »
Etant parvenus, dès le 5 juin, à obtenir la cessation des combats, les médiateurs turcs tentent désormais d’apaiser le climat politique en convoquant tour à tour les deux camps. Mais « Ankara est perçue comme partisane en Somalie », assure un membre de l’opposition qui souhaite parler sous le couvert de l’anonymat, car les tractations se poursuivent. Ankara a en effet multiplié les faveurs auprès d’Hassan Cheikh Mohamoud ces derniers mois, renforçant notamment les capacités militaires de l’armée nationale somalienne en échange de concessions pétrolières.
« Une chose est sûre, il n’y aura pas d’accord politique sans les Turcs, analyse un diplomate est-africain, de manière anonyme car il n’est pas habilité à s’exprimer dans les médias. Même s’ils ont initialement soutenu le coup de force du président, les Turcs sont si puissants en Somalie qu’ils en deviennent incontournables même dans la politique intérieure du pays. » Avant eux, des diplomates américains et britanniques, disposant de moins de leviers dans le pays, se sont cassé les dents au mois de mai en tentant une médiation entre le gouvernement et la coalition de l’opposition.
Pour Ankara, il s’agit surtout de préserver l’intégrité du gouvernement fédéral à Mogadiscio, le seul sur lequel elle exerce une emprise. Plusieurs régions importantes comme le Puntland (Nord-Est) et le Jubaland (Sud) refusent de reconnaître l’autorité du chef de l’Etat et se sont rapprochées des Emirats arabes unis – un rival d’Ankara dans la Corne de l’Afrique. Sans compter que la république autoproclamée du Somaliland opère d’autant plus indépendamment qu’elle a été reconnue par Israël en décembre 2025, un autre concurrent du gouvernement turc dans la région.
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