NURI ARSLAN : J’étais hébergé chez un ami après la manifestation. Le lendemain, les policiers ont fait irruption dans l’appartement. C’est une drôle d’impression d’être réveillé par le canon d’un fusil d’assaut. Ils m’ont emmené dans le salon. Je n’étais pas obligé de leur donner le code de mon téléphone, mais dans ces cas-là, c’est la peur qui parle, pas la loi. Et j’ai eu peur. Ils se comportaient comme s’ils n’attendaient qu’un prétexte pour pouvoir m’abattre sur place. Pendant quatre jours au commissariat central, je n’ai eu que du pain sec à manger. On nous insultait régulièrement, nous et nos familles. J’ai bien vu qu’il n’y avait pas que la loi qui était en suspens dans ce pays, mais aussi la conscience de certains.

Vous avez été libérés après deux mois d’emprisonnement, quels sont vos pires souvenirs ?

J’ai d’abord été dans une cellule collective, puis, au fur et à mesure des libérations, nous n’y étions plus que trois et nous avons été placés chacun dans une cellule individuelle. Nous n’avions le droit qu’à un appel par semaine à nos familles, pour seulement dix minutes. La cellule était dans un tel état, avec des inscriptions écrites au briquet par les pensionnaires précédents si peu enthousiasmantes que je préférais contempler les taches d’humidité.

J’avais un bidon d’eau de 5 litres à ma disposition pour remplacer la chasse des toilettes cassée, ce qui évitait une partie des odeurs et la présence des souris attirées par celles-ci.

En prison, vous perdez la notion du temps et le lieu ne vous invite ni à la réflexion ni à l’espoir. Même dans mes rêves, je ne parvenais pas à m’évader.

J’ai eu une fois la visite du directeur [de la prison] et lui ai demandé pourquoi j’étais maintenu ainsi à l’isolement. Il m’a dit qu’il agissait ainsi pour me protéger des autres détenus condamnés pour des faits de droits communs, que ce serait dangereux pour moi d’être mélangé avec eux. Pourtant, pendant ma période de détention, tous les prisonniers que j’ai pu croiser se sont très bien comportés avec moi, et je n’ai eu à souffrir que des fonctionnaires pénitentiaires qui prétendaient me protéger. C’était vraiment un endroit détestable, dans lequel je ne souhaite à personne de moisir, qu’il soit coupable ou pas.

Y a-t-il eu de bons moments derrière les barreaux ?

Oui, il y a eu aussi des bons moments, comme le 19 mai 2025. J’étais alors dans une cellule collective, et nous avons regardé à la télévision le meeting d’Izmir sur la chaîne Halk TV [principale chaîne d’opposition, elle vient d’être condamnée à dix jours de suspension de diffusion pour “incitation à la haine”, plusieurs de ses journalistes et son propriétaire font l’objet de procès en cours]. C’est ma ville d’origine, et voir l’avenue du front de mer remplie par cette foule joyeuse m’a donné des frissons. J’aurais beaucoup voulu être là-bas. Je savais que mes amis, mes parents étaient parmi la foule, peut-être aussi une fille qui me manque…

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À la fin du meeting, le groupe Duman [célèbre groupe de rock turc] est monté sur scène, je n’avais pas pu écouter de musique depuis longtemps et ça me manquait. Kaan Tangöze [chanteur et leader du groupe] a dédié ce concert aux jeunes emprisonnés et ils ont commencé à jouer Kufi [dernière chanson du groupe, qui critique le pouvoir et ses soutiens].

Nous nous sommes pris dans les bras, nous étions comme des fous et nous avons chanté avec eux, tous les quinze. Même le repas de ce soir-là avait un goût différent, c’était la première fois que nous voyions quelqu’un penser à nous, nous adresser un signe de l’extérieur.

Regrettez-vous d’avoir manifesté, vu ce que cela vous a coûté par la suite ?

Non, je ne l’ai jamais regretté. Je n’aime pas ce pouvoir. Je suis allé ce jour-là manifester pour mon avenir et celui des futures générations, et je pense que j’ai fait le bon choix. Pour le moment, ça m’a valu soixante-huit jours de cachot, et c’est vrai que le temps est froid à Silivri [vieille expression turque sur la prison qui s’y trouve], mais j’ai la conscience tranquille. J’aurais probablement davantage regretté d’être resté chez moi sans rien dire.

Qu’avez-vous ressenti à votre sortie de prison ?

J’avais l’impression que le monde m’appartenait. Mais de nombreuses personnes sont encore détenues, privées du ciel et de leurs proches. Je pense notamment à toi, Furkan, et à tous les autres détenus politiques. Je continuerai à lutter pour votre libération. Soit tous ensemble soit aucun d’entre nous [slogan de la gauche turque].