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Le Monde, le 25/06/2026
Par Nicolas Bourcier (Istanbul, correspondant)
Les autorités affichaient de grandes ambitions pour l’équipe nationale et en avaient fait un outil de propagande. La réalité du terrain les a rattrapées.
Que la défaite est cruelle. Battu (0-1) par le Paraguay, pourtant réduit à 10 toute la deuxième mi-temps, l’équipe nationale turque a été éliminée, samedi 20 juin, de la Coupe du monde de football avant même d’avoir joué son troisième match de poule contre les Etats-Unis, prévu dans la nuit du jeudi 25 au vendredi 26 juin. Deux défaites en deux matchs, aucun but marqué, le onze turc est passé complètement à côté de son sujet. Une impuissance que le jeune attaquant star du Real Madrid, Arda Güler, connu pour sa piété affichée, n’a su traduire que par ces mots, après la rencontre : « Oh mon Dieu, pourquoi ? »
Privée de Mondial depuis sa formidable épopée de 2002 – conclue par la troisième place –, la Turquie est tombée de très haut. Dans un pays où le football est qualifié de « deuxième religion » – moins en référence à l’équipe nationale qu’au système économique et clientéliste qui structure l’ensemble du football turc –, les attentes avaient été exacerbées à l’approche de la compétition.
Fin mai, lors d’une émission télévisée au palais présidentiel de Recep Tayyip Erdogan, un jeune avait demandé quelles étaient les chances de l’équipe nationale, après vingt-quatre ans de disette. Assis aux côtés du chef de l’Etat, le ministre de la jeunesse et des sports, Osman Askin Bak, avait pris la parole, évoquant une génération de joueurs talentueux et le souhait de sortir en tête de son groupe. Mieux, il avait déclaré : « Nous pourrions surprendre en allant jusqu’aux huitièmes de finale, voire jusqu’aux quarts » face à des favoris comme l’Espagne, l’Argentine et la France. Insuffisant, avait même renchéri le président Erdogan qui, visiblement agacé, avait sèchement recadré son ministre : « Ne dites pas “nous pourrions créer la surprise”… Vous devriez dire “nous allons gagner”. » Rien de moins.
Vidéo nationaliste
Le jour de l’ouverture de la Coupe du monde, le 11 juin, l’exécutif est allé encore un peu plus loin, poussant le culte de la force jusqu’à la caricature. Au point de créer un malaise au sein même d’une partie des supporteurs. Dans une vidéo de près de quatre minutes, réalisée par le Parti de la justice et du développement, l’AKP, la formation de M. Erdogan à la tête du pays depuis près d’un quart de siècle, des images de l’équipe nationale se mêlent à des scènes de liesse populaire, mais aussi à un défilé militaire, des tirs de missiles et des vols de drones de l’industrie de défense nationale. On voit encore une voiture électrique de marque TOGG, fleuron automobile turc, ainsi que des extraits savamment théâtralisés du président lui-même, portant lunettes noires, costume croisé ou maillot de football. Ancien joueur, il était semi-professionnel dans des ligues inférieures au moment où il est entré en politique, au mitan des années 1970.
La polémique a pris un tour encore plus aigu lorsque la Fédération turque de football (TFF) a publié la vidéo sur son propre compte. Bien qu’officiellement autonome, la TFF est depuis longtemps accusée d’agir sous pression politique. Ce brouillage assumé des genres entre sport et pouvoir a suscité une volée de critiques de l’opposition, certains y voyant une tentative d’instrumentalisation partisane venant s’ajouter à la fracture d’un pays déjà profondément polarisé.262
« L’équipe nationale est une valeur commune partagée par la nation turque, et non un outil de propagande pour votre parti », a déploré Namik Tan, député du Parti républicain du peuple (CHP) et ancien ambassadeur à Washington. Turhan Çömez, élu de la formation d’opposition ultranationaliste Le Bon Parti (Iyi Parti), s’est montré plus moqueur : « Avec des drones armés, des TOGG, des avions de chasse ; nous partons à la conquête des Etats-Unis. Sur ordre d’Erdogan, l’hymne préparé par l’AKP a sûrement semé la terreur dans le monde entier… » Quelques heures après le match contre le Paraguay, il a ajouté, cinglant : « On fabrique des vidéos sur commande – mais marquer des buts, ça, ce n’est pas sur commande, si ? »
« Vous avez gâché le plaisir »
A y regarder de près, le parcours désastreux de l’équipe nationale turque s’est également accompagné d’un épisode peu glorieux pour la télévision d’Etat. Le 16 juin, pendant les quatre premières minutes du match opposant l’Iran à la Nouvelle-Zélande, Murat Ekrem Çimen, commentateur de la chaîne publique nationale, a confondu les deux équipes. Il s’est rendu compte de son erreur en voyant à l’écran Mehdi Taremi, l’attaquant vedette iranien. La chaîne a annoncé sa mise à l’écart quelques heures après le match, qualifiant l’erreur d’« inacceptable » et présentant des excuses aux téléspectateurs.
L’ancien arbitre international devenu vedette des plateaux télévisés, Ahmet Çakar, a lui aussi connu des mises à l’écart, des changements d’émission et quelques procédures judiciaires. Cela ne l’a pas empêché, tout de colère et de tristesse rentrées, de s’adresser aux joueurs turcs après leur défaite contre le Paraguay, sur la chaîne YouTube de la chaîne sportive A Spor, avec ces mots : « Que Dieu vous punisse ! Vous avez gâché le plaisir de 85 millions de personnes. »
Lundi 22 juin, le président de la TFF, Ibrahim Haciosmanoglu, s’en est remis… au ministre de la justice. Il a publiquement souhaité qu’Akin Gürlek, « [qu’il] apprécie beaucoup, [qu’il] estime, et avec qui [il a] travaillé lorsqu’il était procureur général d’Istanbul », intervienne face à ces critiques.
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