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Le Monde, le 15/07/2026
Par Nicolas Bourcier (Istanbul, correspondant)
Une union sacrée avait suivi la tentative de militaires de renverser le régime de Recep Tayyip Erdogan, mais l’événement a marqué le début d’une répression accrue et d’une restriction des libertés dans le pays.
LETTRE D’ISTANBUL
Des militaires turcs sur le pont Fatih Sultan Mehmet enjambant le Bosphore, à Istanbul, le 16 juillet 2016. GURCAN OZTURK/AFP
Le 15 juillet 2016 vers 21 heures, flash info : des chars bloquent l’accès au pont du Bosphore qui relie les deux rives d’Istanbul ; le Parlement turc est bombardé par des avions de chasse ; le président Recep Tayyip Erdogan demeure introuvable. Très vite, la rumeur d’un coup d’Etat se confirme et la présentatrice du JT de la chaîne publique TRT annonce, sous la contrainte, que l’armée a pris le contrôle du pays. C’est l’effroi et la stupeur. Après les coups d’Etat militaires de 1960, 1971 et surtout de 1980, où plus de 500 personnes avaient été condamnées à mort, on pensait que l’armée avait renoncé à ses vieux réflexes. On s’était trompé.
Au terme de violentes échauffourées et à l’appel à la mobilisation lancé, vers 1 heure du matin, par le chef de l’Etat avec l’application Facetime depuis son lieu de vacances, le putsch vire au fiasco. Le bilan officiel est de 251 morts et plus de 2 000 blessés.
Dix ans ont passé, jour pour jour, et le pays s’apprête à commémorer cette date traumatique qui a tout bouleversé. Le président dira lui-même, dès le lendemain matin, le 16 juillet 2016 : ce coup est « un don de Dieu », car il va permettre, dit-il, de « purifier l’armée » et « nettoyer » les institutions de ses ennemis. La formule a le mérite de la franchise. Elle résume à elle seule comment le président turc entend tirer le maximum de profit politique des événements, en utilisant le coup manqué comme prétexte à une purge massive et systématique de tous ses opposants réels ou supposés au sein de l’Etat.
Dix ans. Avec le recul, la tentative de putsch et ses suites apparaissent bien comme l’acte fondateur à partir duquel s’est construit le système Erdogan tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Il y a d’abord cette chasse aux sorcières lancée contre les membres de la confrérie güléniste, du nom du prédicateur Fethullah Gülen, un ex-allié du président devenu son ennemi public numéro un et accusé d’avoir fomenté le coup. Plus de 160 000 fonctionnaires sont limogés ou suspendus et plus de 55 000 personnes arrêtées. Rien que dans l’armée de l’air, la moitié des pilotes de chasse sont radiés. Dans l’éducation, on parle de 6 000 enseignants limogés sur décret, sans enquête ni possibilité de recours. Le mot « terroriste », lui, se banalise et sert à désigner n’importe quel opposant.
Dès l’année suivant le putsch, Recep Tayyip Erdogan renforce son emprise au sommet de l’Etat. En plein état d’urgence, le référendum lancé à son initiative transforme, d’une courte majorité, le parlementarisme turc en régime présidentiel. Jamais la verticale du pouvoir bâtie par le chef de l’Etat n’a été aussi raide.
Depuis, le 15 juillet est devenu le totem du régime, une source de légitimité sacrée et intouchable. La date plane, en ombre portée, sur chaque discours du président. Partout, des places et des lieux publics sont renommés. Dès le 25 juillet 2016, le premier ministre d’alors, Binali Yildirim, a annoncé que le pont où les chars avaient pris position est rebaptisé « pont des Martyrs du 15-Juillet ».
« Vérités cachées »
Trois ans plus tard, c’est au tour du président Erdogan d’inaugurer le musée Mémoire 15 juillet, à Istanbul, construit à l’entrée même du pont, côté asiatique. Installé sur un espace de 1 500 mètres carrés, en dessous d’un mémorial où figurent les noms des 251 victimes, l’endroit est un précipité d’histoire officielle. Espace clos, tout de béton et de verre accessible gratuitement, où le chef de l’Etat a tenu à contrôler en personne l’ensemble des panneaux de ce parcours mémoriel, le lieu est conçu comme une épopée nocturne vers la lumière, une dramaturgie du soulèvement et de la rédemption.
Dès le pied posé à l’intérieur, le vacarme des cris et des tirs rappelle la violence de la nuit. Carcasse de voiture, chaussures laissées sur place et impacts de balles : tout est fait pour immerger le visiteur dans le chaos et la terreur de ce 15 juillet. Les écrans aux murs déroulent le film des événements, la foule qui se lève, les images des putschistes en treillis, les martyrs et les mots du président. Partout les couleurs du drapeau et ce sentiment d’union sacrée qui envahit les rues du pays.
Deux phrases viennent clore le générique : « Nous oublierons les souvenirs douloureux que le 15 juillet nous a fait vivre, mais nous n’oublierons jamais les leçons que nous en avons tirées. » Et puis un nébuleux passage : « Des centaines de coups d’Etat ont eu lieu dans le monde avant le 15 juillet 2016, et ils continuent de se produire aujourd’hui, conformément aux plans néfastes de certains centres de pouvoir. »
Avant la sortie, une longue galerie est consacrée aux « colonialismes anciens » et « modernes ». Panneaux et photos avec petits textes à l’appui, l’approche se veut pédagogique. On y dénonce les « hégémonies politiques » et les « vérités cachées ». Le « terrorisme à travers le monde, bénéficiant du soutien de puissances internationales », est pointé du doigt. Pêle-mêle sont listés : l’Asala (Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie), le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), Al-Qaida et l’organisation Etat islamique, mais aussi la guérilla tamoule au Sri Lanka, les FARC en Colombie ou encore les « contras » au Nicaragua.
Un mur de portraits est dédié à « ceux qui s’opposent et s’élèvent contre l’exploitation et l’injustice ». Malcolm X et Che Guevara y côtoient le Mahatma Gandhi, Mustafa Kemal Atatürk et… Abdülhamid II. Surnommé par les historiens le « sultan rouge » ou « grand saigneur », en référence aux massacres perpétrés, entre 1894 et 1896, contre les populations arméniennes (100 000 à plus de 200 000 tués, selon les estimations), il est connu pour être un des inspirateurs du chef de l’Etat pour son panislamisme revendiqué et son pragmatisme modernisateur.
Le cartouche accolé à Abdülhamid II explique sobrement : « Il a maintenu à flot l’Empire ottoman, que l’Europe qualifiait d’“homme malade”, face aux alliances. Il n’a jamais transigé sur son combat honorable, tant sur le plan intérieur qu’international. » Une devise qui fait, ici miroir, dix ans après le putsch raté.
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