À l’origine de cette rupture, une décision de justice rendue le 21 mai 2026. Celle-ci annulait la décision du congrès du CHP de novembre 2023, qui avait porté Özgür Özel à la tête du parti, et réinstallait à sa place son prédécesseur Kemal Kılıçdaroğlu. Pour Bayram Balcı, chercheur au Ceri-Sciences Po, cette éviction ne relève pas d’une simple querelle interne mais d’une décision politique visant à « affaiblir une opposition redevenue crédible après ses succès électoraux ».
Une ascension discrète
Pharmacien de formation, élu député en 2011, Özgür Özel s’est fait connaître du grand public en 2014, en défendant les familles des 301 personnes disparues dans l’accident minier de Soma. Après avoir gravi les échelons du CHP, il en prend la tête à l’automne 2023, quelques mois après la défaite de Kemal Kılıçdaroğlu, à l’élection présidentielle. Sous sa direction, le parti conserve les deux plus grandes villes du pays, Istanbul et la capitale Ankara, lors des élections municipales de 2024 et renforce son emprise sur d’autres métropoles turques.
L’arrestation en mars 2025 du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu – considéré comme le principal rival d’Erdoğan – propulse Özgür Özel au premier plan. « C’est lui qui a véritablement organisé la résistance », souligne le politologue, spécialiste de la Turquie, Jean Marcou. Pendant plusieurs semaines, il coordonne les manifestations de soutien au maire emprisonné et se révèle « un orateur éloquent, pertinent et percutant », poursuit-il, capable de maintenir unie, une opposition privée de son candidat naturel.
Un homme de confiance
Au sein du CHP, Özgür Özel s’est progressivement imposé comme une figure respectée. « Il entretenait des liens corrects aussi bien avec l’ancienne direction qu’avec l’équipe d’Ekrem İmamoğlu, explique Aurélien Denizeau, chercheur à l’Ifri. Il n’a jamais été considéré comme une menace et s’est montré toujours loyal au maire d’Istanbul. »
De par sa profession, issu de la classe moyenne, il présente un profil jugé rassurant. Sans posséder le charisme d’un Erdoğan ou d’un Imamoğlu, il s’impose progressivement comme un dirigeant sérieux, capable de moderniser un CHP longtemps perçu comme trop rigide. Reste que cette sobriété peut constituer aussi sa principale faiblesse. « C’est un bon technocrate, un bon dirigeant. Il n’est pas considéré comme une figure charismatique capable de rivaliser avec Erdoğan », observe Aurélien Denizeau.
Le pari du rassemblement
Avec le Yeni Parti, Özgür Özel ne cherche pas seulement à remplacer le CHP, mais à élargir son électorat. Pour Bayram Balcı, le choix d’un nom de parti aussi neutre est révélateur d’un parti « attrape-tout », susceptible de séduire autant les libéraux que les conservateurs déçus par Erdoğan, ou encore une partie de l’électorat kurde. Une stratégie qui répond aussi à l’évolution de la société turque. Selon Jean Marcou, une nouvelle génération d’électeurs est « moins mobilisée par les enjeux idéologiques que mettait en avant Erdoğan » et davantage préoccupée par les questions de pouvoir d’achat et de coût de la vie.
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Mais l’éviction d’Özgür Özel pourrait annoncer des élections anticipées, analyse Bayram Balcı. Un scénario qui permettrait à Recep Tayyip Erdoğan de contourner la limitation constitutionnelle à deux mandats présidentiels. Mais un défi pour le Yeni Parti. Car il lui faudra en quelques mois étoffer le nombre de ses parlementaires et constituer des structures locales sur l’ensemble du territoire pour être autorisé à participer au scrutin.
Özgür Özel demeure, pour beaucoup, « le second choix », analyse Aurélien Denizeau, celui qui a émergé dans l’ombre d’Ekrem İmamoğlu. En plus de devoir bâtir un nouveau parti, il lui faudra encore convaincre qu’il peut, à son tour, incarner une alternative crédible à Recep Tayyip Erdoğan.
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