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A la frontière entre l’Iran et la Turquie, le petit commerce de survie des Iraniens, miroir d’une économie exsangue

Le Monde, le 18/06/2026

Par Ghazal Golshiri

 


BÜLENT KILIÇ POUR « LE MONDE Â»

 

Reportage

Alors que la République islamique d’Iran traverse une période d’inflation inédite depuis quatre-vingts ans, des milliers d’habitants des zones frontalières multiplient les allers-retours quotidiens vers la Turquie pour revendre du thé, des cigarettes et de l’huile de cuisson.

En ce milieu du mois de juin, la chaleur n’est pas encore accablante à Kapiköy, poste-frontière entre la Turquie et l’Iran. A l’ombre d’un café de fortune installé à quelques mètres des guichets douaniers, Somayeh (un pseudonyme, à sa demande, par peur de représailles, comme pour les autres Iraniens cités) s’accorde une pause. Les yeux soulignés de khôl, un foulard posé sur ses cheveux lâchés, cette Iranienne de 30 ans, mère de deux enfants et récemment divorcée, s’est lancée depuis une semaine dans un commerce de survie, toléré par les deux gouvernements, iranien et turc. Alors que les bombardements israélo-américains se sont tus après environ cent jours de conflit, ce poste-frontière témoigne de la situation économique très fragilisée de l’Iran, minée par une inflation galopante et des pertes d’emplois massives.

Chaque jour, à l’aube, Somayeh quitte Khoy, sa ville natale, située dans le nord-ouest de l’Iran. Avec d’autres habitants engagés dans la même activité, elle partage un taxi jusqu’au poste-frontière de Razi. Entre la route, les contrôles et les formalités administratives, le trajet jusqu’à la Turquie dure plus de deux heures.

Comme des dizaines d’autres personnes croisées à Kapiköy, Somayeh détient une carte délivrée par les autorités iraniennes qui autorise les habitants des zones frontalières à effectuer des allers-retours quotidiens pour acheter et revendre des marchandises sans s’acquitter de taxes douanières. Un privilège administratif devenu, pour beaucoup, une nécessité économique.

 

Loyer doublé en un an

Ce jour-là, Somayeh compte revendre, côté turc, le kilo de thé et les deux cartouches de cigarettes iraniennes qu’elle transporte dans son sac. Au retour, elle rapportera deux bidons de 5 litres d’huile de maïs, une denrée devenue très chère en Iran et dont l’importation est autorisée dans ces quantités. L’opération lui rapporte quelques euros. A raison de cinq fois par semaine, elle peut compter sur environ 100 euros mensuels.

« Avant, je travaillais dans la restauration. Depuis la guerre [israélo-américaine, commencée le 28 février], il n’y a presque plus de clients, mon salaire a été revu à la baisse, explique la jeune femme. Ça ne valait plus la peine. Les prix des produits de première nécessité ne cessent d’augmenter. Avant, j’achetais de l’huile de cuisson à 500 000 tomans [environ 3 euros] ; aujourd’hui, c’est cinq fois plus cher. Â»

Selon le Centre iranien des statistiques, durant le mois iranien d’ordibehesht (avril-mai), le taux officiel d’inflation a battu, pour le troisième mois d’affilée, son record des quatre-vingts dernières années. En hausse de 4 % par rapport au mois précédent, il a atteint 57,7 %.

Dans les zones rurales, ainsi que dans des provinces comme le Kurdistan (Nord-Ouest), l’inflation dépasse les 100 %. Les prix des produits alimentaires ont augmenté deux fois plus vite que ceux des autres biens de consommation. En l’espace d’un an, les prix du riz importé et du poulet ont plus que triplé, tandis que ceux de l’huile alimentaire et des Å“ufs ont été multipliés par plus de quatre.

Selon le rapport du Centre iranien des statistiques publié en juin, l’inflation « point à point Â», qui mesure l’écart entre les prix observés en mai et ceux de mai 2025, dépasse désormais les 80 %, contre 40 % il y a un an. A ce rythme, le taux officiel d’inflation en glissement annuel pourrait franchir le seuil des 70 % au cours de l’été.

Le loyer de Somayeh a lui aussi suivi la spirale inflationniste. En un an, il a doublé, pour atteindre l’équivalent de 56 euros par mois. Avec ses revenus, elle ne peut plus acheter de poulet qu’une seule fois par semaine. Les fruits sont devenus un produit de luxe.

 

Plus de 1 million d’emplois détruits

Behzad, 60 ans, effectue le même trajet quotidien entre Khoy et Kapiköy. Pour augmenter ses maigres revenus, il profite du passage en Turquie pour acheter une bouteille d’alcool à la boutique hors taxes de la frontière. Il la revendra ensuite à Van, la grande ville turque située à proximité, empochant quelques euros de bénéfice.

Avant la guerre, l’homme possédait un petit atelier de tissage de tapis. Faute de clients, il a dû fermer son activité. Selon des estimations préliminaires, rendues publiques le 19 avril par le ministère du travail, la guerre a entraîné la destruction de plus de 1 million d’emplois et le chômage de 2 millions de personnes, sur une population active de 26 millions.

« Les dirigeants nous disent que c’est à cause de la guerre, que le dollar monte. Mais j’ai l’impression qu’ils ont perdu le contrôle de la situation Â», explique Behzad, qui a deux enfants, dont l’un est handicapé.

L’homme, qui a subi une opération du cÅ“ur et souffre de diabète, a également dû faire des sacrifices sur sa santé. Depuis le début de la guerre, il n’achète plus son insuline régulièrement. « Son prix est passé de 70 000 tomans à 350 000 Â», explique-t-il. Aujourd’hui, l’avenir de ses enfants l’inquiète davantage que le sien. « Si je meurs, qui s’occupera d’eux ? Â»

Alors que les hostilités se sont brièvement interrompues – les dernières frappes américaines dans le sud de l’Iran remontent à la nuit du 10 au 11 juin –, quelques tour-opérateurs continuent de transporter des touristes iraniens via Kapiköy. Ces derniers séjournent généralement trois ou quatre jours pour faire du shopping, sortir dans des discothèques iraniennes et consommer de l’alcool.

Maryam vient de Mahchahr, un port industriel abritant des raffineries de pétrole et d’importantes infrastructures pétrochimiques, qui ont été bombardées à deux reprises, le 4 avril et le 8 juin. La trentenaire a perdu son emploi dans une entreprise d’import-export juste avant le cessez-le-feu annoncé par le président américain, Donald Trump, le 7 avril. « Autour de moi, beaucoup sont dans la même situation Â», dit-elle.

Son frère, Soheil, ingénieur chargé de la supervision d’un projet de construction lié à la pétrochimie, a été licencié après deux mois de salaires impayés. « Le chantier est mis à l’arrêt. C’est également le cas pour 98 % du projet de Bandar-e Anzali [port d’Anzali] et du port de Bandar-e Imam Khomeyni Â», dit-il.

Selon des estimations du gouvernement iranien datant de mi-avril, la guerre a causé environ 270 milliards de dollars (235,5 milliards d’euros) de dommages à l’économie et aux infrastructures du pays. Les pertes concernent notamment les secteurs pétrolier et pétrochimique, les raffineries, les ports, les réseaux de transport et certaines installations industrielles stratégiques.

 

« A bout de forces Â»

En cette mi-juin, Maryam et Soheil se rendent à Van. « Pour souffler un peu Â» après le massacre de janvier, au cours duquel « beaucoup de personnes descendues dans la rue pour demander une amélioration de leur situation économique ont été tuées à Mahchahr Â», glisse-t-elle, mais aussi pour se changer les idées, le temps de quelques jours, après la guerre. « C’est notre premier voyage à l’étranger. Pendant quatre jours, nous ne regarderons pas les informations. En Iran, nous sommes à bout de forces face aux pressions et aux inquiétudes Â», explique Soheil.

Les autorités iraniennes semblent, elles aussi, pleinement conscientes de la gravité de la situation économique actuelle et du niveau de lassitude de la population. Selon le ministère de l’intérieur, 60 % des citoyens iraniens ne supportent plus la pression économique et se montrent pessimistes quant à une amélioration future de leurs conditions de vie.

Le protocole d’accord, signé mercredi 17 juin entre l’Iran et les Etats-Unis, pourrait « offrir à l’Iran un léger soulagement économique immédiat, en prévoyant des dérogations pour l’exportation de pétrole iranien et un dégel progressif des avoirs iraniens Â», explique Esfandyar Batmanghelidj, directeur général de la Bourse & Bazaar Foundation, un centre de recherche spécialisé sur l’économie iranienne et le Moyen-Orient élargi. « Ces mesures peuvent contribuer à stabiliser la situation économique du pays, principalement en apaisant le marché des changes. Mais ce soutien restera insuffisant pour réparer les dommages subis par l’économie Â», poursuit l’expert.

Si le protocole d’accord est maintenu pendant la période initiale prévue de soixante jours, l’Iran pourrait exporter environ 8 milliards de dollars de pétrole, estime M. Batmanghelidj. « Toutefois, ce montant reste dérisoire comparé aux 300 milliards de dollars de dommages estimés liés à la guerre sur les villes et les infrastructures iraniennes Â», ajoute-t-il. Le déblocage des fonds iraniens gelés à l’étranger nécessitera, lui, des arrangements techniques et ne pourra pas intervenir immédiatement. « Ces ressources serviraient d’ailleurs principalement à financer les importations plutôt que la reconstruction Â», avance l’analyste.

Pour Somayeh aussi, l’avenir reste incertain. « Je n’ai aucun espoir. Ça va être de pire en pire Â», souffle-t-elle.

voir les illustrations :

A la frontière entre l’Iran et la Turquie, le petit commerce de survie des Iraniens, miroir d’une économie exsangue

 

â—Š

 

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