Les bancs du public sont bondés, tout comme ceux réservés aux avocats et aux proches situés de chaque côté du tribunal. Il n’y a que l’immense allée centrale avec sa centaine de chaises qui reste vide. Il est 10 heures, le lundi 16 juin, et Ekrem Imamoglu, le maire d’Istanbul, principal opposant et bête noire du président Recep Tayyip Erdogan, apparaît au milieu de la cour, devant ses juges. Il vient tout juste de sortir d’un long couloir souterrain, strictement encadré par quatre gardes.
L’audience peut commencer. Elle durera près d’une heure avant que l’édile, accusé de corruption et d’une dizaine d’autres charges dans différentes procédures, ne salue de la main la foule et redescende en silence dans son tunnel. La cellule dans laquelle il est retenu depuis son arrestation à la mi-mars est située à plus de 1 kilomètre de là , en plein cœur du gigantesque et tristement célèbre complexe carcéral de Silivri.
Erigé en 2008 à la sortie de la ville du même nom et dont les habitants ont récemment obtenu des autorités qu’il soit rebaptisé « pénitencier fermé de Marmara », le centre de détention est considéré comme étant le plus moderne et high-tech de Turquie. Le plus grand d’Europe aussi, et de loin, avec ses 23 000 détenus, ses deux tribunaux spéciaux et ses neuf blocs ultrasécurisés, cerclés de miradors et de hauts murs. Amnesty International l’a surnommé un jour « la plus grande prison au monde pour journalistes ». Un dicton populaire affirme que tout opposant y a mis un jour un pied, pour y voir un proche ou pour y séjourner. Le détenu Ekrem Imamoglu n’en est qu’un des derniers exemples.
C’est ici, à presque deux heures de voiture de la mégapole turque, que sont incarcérés pêle-mêle le mécène Osman Kavala, le député Can Atalay, le journaliste indépendant Furkan Karabay, le présentateur vedette Fatih Altayli ou encore la centaine de collaborateurs du maire d’Istanbul. Ici qu’ont eu lieu les plus grands et spectaculaires procès de l’ère AKP, le Parti de la justice et du développement du président Erdogan, arrivé au pouvoir en 2002, contre les militaires soupçonnés d’avoir voulu renverser le gouvernement ou les milliers de membres de la secte islamique du prédicateur Fethullah Gülen, son ancien allié.
Les journalistes et avocats pris pour cibles
Aujourd’hui, Silivri regorge d’opposants, d’hommes politiques, de maires, d’avocats, de défenseurs des droits humains et de travailleurs, d’étudiants et de détenus de droit commun. Sa taille et sa dynamique d’internement ont plus que doublé ces dernières années, au point de s’imposer comme le symbole visible de l’escalade répressive et autoritaire à laquelle se livre Ankara. Il n’est, en réalité, que la pointe émergée de l’iceberg.
Au 1er juillet, selon les chiffres officiels, le pays tout entier compte 410 135 détenus, record historique hors coups d’Etat militaires. Ce chiffre tutoie en termes absolus le nombre de prisonniers en Russie (433 006), alors que la population du grand voisin du Nord est bien plus nombreuse (143 millions contre 85 millions). Le taux d’incarcération turc (480 pour 100 000 habitants) rapproche le pays des Etats-Unis (541 pour 100 000), champions en la matière.




