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Dans la rue kurde de Damas : « Tant que la Turquie aura sa main dans le gouvernement, on ne sera pas en sécurité »

L’Orient-Le Jour avec AFP, le 14/02/2025

Noura DOUKHI, à Damas

 

Le quartier de Rukn al-Dine a souffert de la répression du régime Assad. Les résidents sont soulagés mais regardent l’avenir avec inquiétude.

 


Une ruelle d’un pan populaire du quartier de Rukn al-Dine. Photo Obeda Jbara
 

Les tristes portraits en noir et blanc, placardés à chaque coin de rue, parlent d’eux-mêmes. Autant de disparus et de « martyrs » tombés sous le joug du régime Assad, enlevés à leur quartier de Rukn al-Din. Dans ce district historique kurde de Damas, ils sont les seules traces du changement de pouvoir. Au milieu de ce mémorial figure encore ici et là l’ancien drapeau national rouge, blanc, noir, symbole du parti Baas dissous le 29 janvier. « On était forcés de le peindre », pointe Kiyane*, un jeune résident, désignant l’une des nombreuses devantures de magasin recouvertes des couleurs maudites. 

Ici, on se méfie de se livrer au premier venu. Habitués au climat de peur soigneusement attisé par le clan déchu pendant plus de cinq décennies, les habitants de Rukn al-Dine, kurdes pour l’écrasante majorité, préfèrent recevoir chez eux, à l’abri des regards. Selon les estimations des résidents, près de 2 000 jeunes du quartier sont passés dans les prisons du régime Assad depuis 2011, parmi lesquels 90 % sont kurdes.

Rona* et Heline* en savent quelque chose. Sur la façade de leur maisonnette donnant sur une ruelle d’un pan populaire de Rukn al-Dine, la mère et la sÅ“ur de Haval ont suspendu en grand deux de ses portraits. Arrêté en 2012 par la branche politique du régime Assad, le plus jeune des fils de la fratrie n’est jamais revenu. Avec son aîné, détenu la même année puis relâché après six ans et huit mois de prison, Haval fournissait de l’aide à la Défense civile venant au secours des rebelles opposés à Bachar el-Assad. Après la chute du pouvoir, le 8 décembre dernier, Rona et Heline ont cru un instant pouvoir le revoir. « Nous sommes allés partout, à Saydnaya, au ministère de la Justice… Rien », souffle sa mère, les yeux embués. 

 

« On ne veut pas d’un Kurdistan »

Elle et sa fille en sont certaines : Haval y a laissé sa vie parce que kurde. Elles décrivent, à l’image de nombreuses familles du quartier, des décennies de répression pratiquée par l’ancien régime à l’encontre des membres de la communauté, associée dans l’imaginaire collectif à une complaisance avec le clan renversé. « On ne veut pas d’un Kurdistan. Tout ce qu’on veut, c’est le droit de vivre et de célébrer notre culture », s’exclame Heline, qui énumère les nombreux interdits imposés à la minorité sous le pouvoir déchu : parler le kurde, porter des vêtements traditionnels, célébrer Norouz… « Assad a même décrété que la fête des Mères tombe un 21 mars, jour de Norouz, pour masquer nos traditions ! » 

Débarrassée du cauchemar Assad, la famille s’inquiète toujours. Dans ce quartier où différentes opinions politiques se mêlent, Rona et Heline refusent pour leur part d’être assimilées aux autorités kurdes qui dirigent toujours de vastes régions du Nord-Est syrien. « Je sais comment on vit là-bas, j’y suis allée très souvent. Les habitants souffrent des Forces démocratiques syriennes (FDS, dominées par les Kurdes) comme on a souffert d’Assad », s’insurge la dernière. Une référence, dit-elle, à l’enrôlement forcé des jeunes hommes et femmes dans les milices locales, obligeant nombre d’entre eux à fuir vers d’autres localités. 

 

Menace turque

Haïes par une partie de la population syrienne, les FDS sont accusées de nuire à l’unité du pays. La veille, une foule de manifestants rassemblés sur la place des Omeyyades brandissaient des pancartes pour réclamer leur dissolution. Un appel qui rejoint les propos réitérés par le président intérimaire syrien, Ahmad el-Chareh, exigeant que les armes dans le pays « soient uniquement aux mains de l’État ». 

Mais cela n’est pas pour plaire à tout le monde à Rukn al-Dine. Depuis son vétuste salon où il invite à prendre le café, Ahmet*, dont la femme approuve les mots, précise d’emblée n’avoir aucune affiliation politique. « On aurait tout de même préféré que ce soit les FDS qui pénètrent à Damas », plaisante-t-il à demi-mot. Pour lui, l’arrivée au pouvoir du leader de l’ex-faction islamiste radicale Hay’at Tahrir el-Cham (HTC) – aujourd’hui intégrée à la nouvelle armée syrienne – ne représente pas une menace en soi. « Quel révolutionnaire n’a pas de sang sur les mains ? » balaie-t-il en allusion au passé jihadiste d’Ahmad el-Chareh. Mais la place que jouera Ankara, allié des autorités au pouvoir, le préoccupe. Depuis le renversement de son ennemi juré Bachar el-Assad, le président turc Recep Tayyip Erdogan a redoublé de menaces contre les forces kurdes syriennes, martelant plus d’une fois qu’il n’y a « pas de place pour les terroristes » en Syrie. « La réalité est que la Turquie n’a jamais voulu des Kurdes », tient à corriger Ahmet, dont la famille est originaire de Diyarbakir, dans le sud-est de la Turquie. 

« Ici, on vit tous entre nous »

Le père de famille grossit les traits. Ici, dit-il, les Kurdes sont divisés en deux groupes : certains se fichent pas mal de voir naître un Kurdistan, d’autres estiment qu’un État indépendant pour la minorité est le seul moyen de faire respecter ses droits. « Je suis de ces derniers », affirme sobrement Ahmet. Dans son unique pièce de séjour où l’on peine à se réchauffer, il dresse cependant un portrait distinct des Kurdes de Damas, davantage intégrés à la population et acceptés par tous, au contraire de ceux du Nord-Est, estime-t-il. « On est beaucoup plus préoccupés par ce qu’il se passe dans la capitale qu’à Qamishli ou à Raqqa. Ici, on vit tous entre nous. Les autres devinent que nous sommes kurdes mais ils s’en foutent. Il y a même plein d’imams qui appartiennent à notre communauté », détaille ce musulman de confession sunnite. Il ajoute, taquin : « Les gens à Damas se croient supérieurs au reste du pays de toute façon. La seule chose qui les préoccupe est de faire de l’argent. » 

Ce constat est partagé par Abdulla* depuis son appartement situé juste en face. Mais lui et son fils unique, détenu de 2012 à 2017 dans la prison d’Adra, regardent l’avenir avec beaucoup plus d’inquiétude. « Tant que la Turquie aura sa main dans le gouvernement, on ne sera pas en sécurité », dit Abdulla, assis sur un canapé en velours rouge, dans son salon chaleureux éclairé par la lumière du jour. 

Assis sur le fauteuil adjacent, son fils se méfie encore plus des nouvelles autorités au pouvoir. « On a très peur. À Idleb, ils avaient les mêmes prisons que sous le régime Assad. Et on entend dire que le hijab va être imposé à toutes les femmes », lâche-t-il, confus. « À la maison, on vit tous notre religion différemment, poursuit le jeune homme, musulman sunnite. Mon grand-père prie. Moi je sors boire des coups avec mes amis. Ce choix-là ne doit pas nous être retiré. »

*Le prénom a été modifié.

 

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