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A Chypre, cinquante ans de solitude et aucun espoir de réunification

Le Monde, le 14/07/2024

Par Nicolas Bourcier (Nicosie, Lefkosa, Varosha, envoyé spécial)

 


Yusuf Sevinçli

 

RECIT: L’île est figée dans une sorte de statu quo immuable depuis près d’un demi-siècle, scindée en deux entre les Chypriotes grecs et turcs, de part et d’autre de la « ligne verte ». Les pourparlers pour une réunification sont au point mort.

Des immeubles abandonnés, des avenues et des rues désertes, une immense plage quasi vide. Tourner la tête dans tous les sens est vain. Pas un habitant, pas une boutique ouverte, pas même une terrasse de café sous ce ciel lourd. Solitude et désolation. Au bord d’une mer de rêve, Varosha est une cité fantôme traversée de coulées d’asphalte enserrées d’herbes folles, de maisons aux vitres brisées et de murs lépreux. A peine si les grandes enseignes des hôtels encore debout, les noms clinquants des boîtes de nuit et les magasins « Souvenirs » rappellent que, il y a cinquante ans, l’endroit était considéré comme le « Copacabana » de la Méditerranée pour son sable fin et son cadre en forme de demi-lune.

En vingt-quatre heures, le 20 juillet 1974, les 32 000 habitants de cette station balnéaire, située dans l’est de Chypre, ont fui l’avancée des troupes turques qui envahissaient le nord de l’île. Vingt-quatre heures à peine et aucun retour en vue depuis. Figée dans le silence, strictement encadrée par l’armée turque, Varosha a fini par cristalliser à elle seule la douleur des Chypriotes grecs. Une plaie ouverte qui, sur près de 180 kilomètres, suinte d’est en ouest de l’île pour former une ligne de front – la « ligne verte », selon la terminologie officielle – entre le Nord turc et le Sud grec, divisant Chypre en deux.

Lorsque le président turc, Recep Tayyip Erdogan, annonce, en 2020, son intention de venir y pique-niquer, la communauté grecque dénonce une provocation. Plusieurs milliers de Chypriotes turcs, partisans d’un rapprochement avec le Sud, ont même défilé dans les rues de Lefkosa, la partie turque de la capitale Nicosie, aux cris de « Pas de pique-nique sur la douleur des autres ! » Lorsque, un an plus tard, le chef de l’Etat se rend dans la cité maudite, les protestations redoublent. On rappelle que le Conseil de sécurité de l’ONU avait exigé qu’« aucune action ne [devait] être prise à propos de Varosha », que la ville était placée sous l’administration onusienne et ne pouvait être, en aucun cas, repeuplée.

Mais rien n’y fait. Décidé à rouvrir quelques rues et bâtiments, sans concertation préalable avec Nicosie, le président turc a permis l’accès au public de parcours pédestres balisés entre les ruines. Deux bâtiments au moins, cachés par de hautes bâches, ont été en partie rénovés et occupés par des militaires turcs. Une petite salle de prière, dans une vieille maison traditionnelle, accueille les rares ouvriers et travailleurs alentour. Deux parcelles de la plage ont été réservées aux baigneurs, cerclées de hauts grillages. Des visites sont même autorisées, où familles grecques et turques se croisent sans vraiment se rencontrer, plongeant l’île tout entière dans un malaise que le temps ne fait qu’accroître.

 

 

Des négociations au point mort

A ce jour, les négociations entre le nord et le sud de l’île sont au point mort. Chypre reste divisée et Varosha assiste, impuissante, à sa propre consomption. « Jamais nous n’avons connu une aussi longue période sans discussions substantielles entre les différentes parties », observe Hubert Faustmann, professeur de sciences politiques à l’université de Nicosie.

Après des années d’intenses tensions entre d’une part Ankara, la République turque de Chypre du Nord (RTCN), et d’autre part Athènes et la partie Sud − la République de Chypre, reconnue par l’ensemble de la communauté internationale −, Recep Tayyip Erdogan et le premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, ont décidé de renouer le dialogue depuis près de sept mois. Les deux hommes se sont rencontrés en tête à tête à deux reprises. Ils ont même signé, le 7 décembre 2023, une « déclaration d’amitié »et acté le dégel de leurs relations diplomatiques. Mais rien au sujet de Chypre ni de Varosha.

Pis, le président de la RTCN, le nationaliste Ersin Tatar, homme lige de Recep Tayyip Erdogan, a refusé d’assister, en mai, à une réunion avec son homologue chypriote, le conservateur Nikos Christodoulides, et l’envoyée personnelle du secrétaire général des Nations unies, Maria Angela Holguin Cuellar, dépêchée sur l’île pour tenter de réamorcer un début de négociation. M. Tatar a expliqué qu’il conditionnait sa présence à la reconnaissance de la RTCN par les Chypriotes grecs et la communauté internationale. Chose impossible depuis un demi-siècle, comme il le sait pertinemment.

Pour comprendre ces tensions et cette impression de statu quo immuable, il faut remonter aux origines de cette partition. Planter le cadre de ce que Constantinos Adamides, professeur de relations internationales dans la capitale chypriote, appelle astucieusement « un conflit confortable et routinier » (« a comfortable and routine conflict »), qui contraste notamment avec le Proche-Orient voisin. Retisser les fils, aussi, des différents récits nationalistes et mettre le doigt sur cette incapacité, d’apparence ontologique, à mettre fin à ce comportement des élites des deux bords qui maintiennent la question chypriote quasi aussi irrésolue qu’au premier jour.

 

 

L’île n’a cessé de payer chèrement sa situation géographique stratégique, au carrefour de trois continents. Successivement dominée par les Grecs, les Phéniciens, les Ptolémées, les Romains, les Lusignan et, à partir de 1570, par les Ottomans, elle est prêtée par la Sublime Porte à l’Empire britannique en 1878. Epargnée par la guerre gréco-turque de 1921-1922, Chypre est proclamée trois ans plus tard colonie de la Couronne britannique, une annexion reconnue par la Turquie dans le traité de Lausanne. Les décennies suivantes, elle connaît des accès de colère de sa population grecque (environ 78 % des habitants) contre l’occupant britannique. Une guérilla s’organise avec le soutien de l’Eglise et de la droite. Le rattachement à la Grèce (enôsis) est ouvertement revendiqué.

 

La minorité turque (18 % de la population) riposte en réclamant le taksim, c’est-à-dire le partage de l’île entre la Grèce et la Turquie. Des émeutes contre la minorité grecque éclatent à Istanbul, en septembre 1955. Dès lors, le décor était planté : « Ce conflit, initialement de type colonial, devient une lutte entre les nationalismes grec et turc, avec un caractère interethnique dans l’île et interétatique sur le plan régional », souligne Ali Kazancigil, ancien correspondant du Monde à Ankara, dans La Turquie aujourd’hui (Olivier Roy, Universalis, 2004).

Des négociations sont engagées et aboutissent aux accords de Zurich et de Londres, en février 1959, qui créent un Etat indépendant et écartent les options de l’enôsis et du taksim. La République de Chypre est proclamée l’année suivante, comme un compromis entre les deux communautés, qui « n’éprouvaient pas réellement la volonté de construire ensemble une nation », note encore le spécialiste. Le président élu est Mgr Makarios, chef de l’Eglise grecque orthodoxe de Chypre, très vite surnommé par les Etats-Unis le « Castro de la Méditerranée » en raison de son refus de s’aligner sur les positions de l’OTAN.

Le pouvoir est alors divisé entre la majorité chypriote grecque et les Chypriotes turcs, qui obtiennent des droits politiques presque égaux. La Grande-Bretagne, la Turquie et la Grèce se déclarent garantes de l’équilibre constitutionnel. Deux bases militaires britanniques sont maintenues et déclarées souveraines. Elles le sont jusqu’à aujourd’hui.

D’après la Constitution, toujours en vigueur, le président, qui doit être Chypriote grec, et le vice-président, un Chypriote turc, ont tous deux le pouvoir de bloquer les décisions par le biais d’un veto. Une prérogative que les Chypriotes grecs jugent disproportionnée. En 1963, le président Makarios abroge cette parité. La situation se tend et, le 21 décembre, la police chypriote grecque tue des civils chypriotes turcs. S’ensuit une série d’incidents assez sérieux pour que les soldats de la paix de l’ONU soient dépêchés sur l’île. Ils ne la quitteront plus.

 

 

Avec l’arrivée au pouvoir en 1967 des colonels à Athènes, un nouveau facteur s’invite sur l’échiquier chypriote : après des années de tensions entre Nicosie et la junte militaire, un coup d’Etat d’extrême droite, soutenu par Athènes, renverse en 1974 Makarios, remplacé par un partisan de l’enôsis. Ankara s’inquiète pour la sécurité de la communauté turque et redoute le rattachement de l’île à la Grèce. « L’occasion est trop belle pour la Turquie, explique Ali Kazancigil. Les forces turques débarquent le 20 juillet à l’aube, au nord de l’île, en vertu de l’article 4 du traité de garantie de 1960, qui leur donne le droit d’intervenir lorsque l’indépendance, l’intégrité territoriale et la sécurité de Chypre sont menacées. »

Le cessez-le-feu, exigé par le Conseil de sécurité des Nations unies, entre en vigueur le 22 juillet. Les forces turques occupent alors près de 38 % du territoire. Le régime militaire grec s’effondre. Au total, 180 000 à 200 000 Chypriotes grecs fuient le Nord vers le Sud, tandis que des dizaines de milliers de Chypriotes turcs font le chemin inverse.

 

Modification des rapports de force

Ces événements violents de 1974 modifient les rapports de force entre les deux communautés. Désormais, ce sont les Chypriotes turcs qui vont faire preuve d’intransigeance, se montrant de moins en moins enclins à négocier. Dès l’année suivante, le leader proturc et futur président Rauf Denktash proclame unilatéralement la création d’un Etat fédéré chypriote turc, présenté comme la première entité du futur Etat fédéral chypriote.

L’époque est agitée. En Turquie, l’idée que Chypre revêt une importance vitale pour le pays se diffuse au sein de l’extrême droite et des milieux nationalistes. A la manœuvre, Necmettin Erbakan, fondateur du mouvement islamique Milli Görüs et mentor politique de l’actuel président. Jusque-là, la question chypriote était considérée comme l’apanage de la vieille élite kémaliste, notamment de l’armée. « Probablement parce que la défense relevait traditionnellement de leur compétence et que la région égéenne de la Turquie ainsi que les habitants turcs de l’île sont dans l’ensemble assez laïques », avance l’analyste politique turc Selim Koru.

Erbakan y voit au contraire une formidable occasion d’étendre son champ d’action. Il prend fait et cause pour Chypre, crée un narratif sans craindre les erreurs et manipulations historiques. Il fait d’abord remonter les origines musulmanes chypriotes au VIIe siècle, lorsque les premiers califes commencèrent à attaquer certaines villes de l’île. Dans son livre de Mémoires posthumes Davam (« Ma cause », publié en 2013), il laisse ensuite entendre que l’île est alors devenue musulmane, ce qui n’est pas le cas.

Même lorsque les Ottomans s’en emparent, au XVIe siècle, Chypre devient multiconfessionnelle. Qu’importe, l’influent leader islamique est convaincu que Chypre revêt une importance stratégique dans ce qu’il appelle la lutte islamique contre le sionisme mondial. Et qu’à ce titre Chypre se doit d’être défendue : « Si l’île tombait entre les mains d’étrangers, il serait très facile d’atteindre l’Anatolie avec des missiles de moyenne portée, écrit-il. Chypre ressemble à un grand porte-avions flottant au milieu de la Méditerranée. »

Il est convaincu que « celui qui capturera Chypre dominera la Méditerranée ». Et ajoute : « Si la moindre concession était faite sur Chypre, le reste viendrait en un claquement de doigts. Perdre Chypre, c’est perdre la mer Egée, puis l’Anatolie orientale, puis l’Arménie, ainsi que le Pont et Byzance… » Le retour du refoulé arménien et grec.

La vision du leader infuse son mouvement. Dans certains milieux d’extrême droite et islamistes turcs, Chypre devient le centre des conversations. Façon humour viril, l’île est présentée comme « les bijoux de famille » de la Turquie, non seulement par sa localisation sur la carte, mais aussi du fait de sa fragilité et de sa préciosité. Et puis Chypre figure comme étant le seul territoire récupéré par la Turquie depuis la fin de l’Empire ottoman. D’ailleurs, Erbakan ne cessera de reprocher au pouvoir central de ne pas avoir occupé l’île dans son intégralité en 1974. A maintes reprises, il exprimera son amertume d’avoir laissé échapper la ville portuaire de Larnaka, qui aurait pu être prise, selon lui, si Ankara n’avait pas été aussi prompt à signer un cessez-le-feu. Il se plaindra également du fait que Maras (Varosha en turc) n’aurait pas dû être laissée isolée dans la « ligne verte ».

« On pourrait croire qu’Erbakan a un côté farfelu et cinglé, mais les idées qu’il défend se sont installées et sont bien vivantes aujourd’hui », souligne Selim Koru. L’analyste rappelle que Recep Tayyip Erdogan les reprend lui-même régulièrement. Encore en 2023, lors du 49e anniversaire de l’intervention militaire, le président a affirmé que la Turquie serait dans une bien meilleure position si elle avait pris la totalité de l’île. Il a aussi déploré la perte de Larnaka et ouvert progressivement Maras.

 

Dégradation continue des relations

La proclamation de l’indépendance de la RTCN par le président Denktash, le 15 novembre 1983, n’est que la suite logique de la dégradation continue des relations entre les deux entités. Celle-ci se poursuivra les décennies suivantes, durant lesquelles les phases de négociations et de tensions alterneront sans qu’aucun problème de fond soit réellement abordé – notamment le retour des Chypriotes grecs au Nord, les droits de propriété, les règles de gouvernance, l’implantation de dizaines de milliers de Turcs venant d’Anatolie, la sécurité et le retrait des 20 000 à 30 000 soldats turcs se trouvant sur l’île.

Le point le plus bas a été atteint en 2004, lorsque le plan dit « Annan », du nom du secrétaire général des Nations unies de l’époque, a été rejeté. Bien que les quelque 260 000 Chypriotes turcs de l’époque aient voté à près de 65 % en faveur de ce texte qui proposait la réunification de l’île sur une base fédérative, 75 % des 800 000 Chypriotes grecs s’y sont opposés. Une semaine plus tard, le 1er mai, l’île tout entière entre dans l’Union européenne (UE), une adhésion acquise avant même le vote sur le plan Annan, ce qui n’a pas poussé la partie grecque au compromis. Les Chypriotes grecs et turcs deviennent citoyens de l’UE. Les familles turques installées après 1974, aujourd’hui majoritaires en RTCN, en sont exclues.

 

 

 

« C’était comme si on avait tiré un trait sur la réunification », dit Hubert Faustmann. Le positionnement plus constructif qu’adopte Ankara durant les premières années de la prise de pouvoir par Erdogan, en 2003, ne modifie guère la donne : « Une fois Chypre entrée dans l’UE, explique le spécialiste, chaque concession de la partie grecque au Nord est interprétée comme une défaite. Côté turc, l’accessit à l’UE cesse d’être un moyen de pression dans les négociations, et l’idée d’une unification de la RTCN à la Turquie est, elle, considérée comme une politique à trop haut risque. » L’impasse est totale.

 

La question des fonds marins

Elle ne l’est pas moins en mer, où les remous s’accumulent. Depuis 1999, date à laquelle les premières découvertes de gaz naturel ont été faites près des côtes d’Israël, la question des fonds marins ne cesse d’alimenter les tensions. Entre 2003 et 2010, Chypre du Sud a convenu des limites des zones économiques exclusives (ZEE) de la Méditerranée orientale avec le Liban, Israël et l’Egypte. La démarcation de la frontière s’effectue conformément à la Convention internationale sur le droit de la mer des Nations unies, à laquelle la Turquie n’a jamais adhéré.

Alors, lorsqu’en 2011 les premières découvertes de gaz ont été faites dans la ZEE de Chypre, Erdogan envoie un navire d’exploration dans la zone revendiquée par Nicosie. Les plaintes se multiplient. Ankara argue que la RTCN revendique également des gisements au sud de l’île. Ankara se raidit encore davantage après le coup d’Etat manqué de 2016 contre Erdogan, qui provoque une nouvelle coalition gouvernementale dans laquelle le président turc, pour maintenir sa majorité, s’allie aux ultranationalistes du Parti d’action nationaliste (MHP) de Devlet Bahçeli.

En 2017, l’échec patent de la Conférence de Crans-Montana, en Suisse, signe les dernières négociations en date pour réunifier l’île. En mer, la situation se dégrade à nouveau dès l’année suivante : Nicosie se plaint que la marine turque empêche un navire d’exploration italien, affrété par le gouvernement chypriote du Sud, de forer dans sa zone. Le président chypriote grec, Nicos Anastasiades, parle d’une violation du droit international. Erdogan, lui, insulte les sociétés de forage internationales, qu’il qualifie de « pirates ». C’est l’escalade, laissant béant un espace de tensions qui durera plus de deux ans.

L’été 2019, les ministres des affaires étrangères de l’UE avertissent qu’Erdogan doit arrêter les explorations accompagnées de ses canonnières. Bruxelles réduit les aides à l’adhésion et réclame à la Banque européenne d’investissement de restreindre ses prêts à la Turquie. A la stupéfaction générale, Ankara et Tripoli signent dans la foulée une déclaration d’intention dressant de nouvelles frontières maritimes à travers une zone revendiquée par la Grèce et Chypre. S’ensuit un nouvel accord entre la Grèce et l’Egypte. C’est dans ce contexte que la France envoie son porte-avions Charles-de-Gaulle au large de Limassol.

Le véritable coup de semonce vient toutefois de Lefkosa. Le 18 octobre 2020, les Chypriotes turcs élisent de justesse le conservateur Ersin Tatar comme président. Son prédécesseur et adversaire, le socialiste Mustafa Akinci, a déclaré pendant la campagne qu’Ankara n’était jamais intervenu dans la course de manière aussi intense et directe que cette fois-ci. « Tatar est un vrai nationaliste, souligne Sertaç Sonan, professeur à l’université internationale de Chypre à Lefkosa et spécialiste reconnu de la corruption. A l’instar de Denktash, la solution pour lui ne peut venir que de la Turquie et réside dans le statu quo. »

La nouvelle ligne devient des plus claires : Ankara veut une reconnaissance internationale de la RTCN et œuvre à la division définitive de Chypre. Au quotidien nationaliste turc Aydinlik, Ersin Tatar lâche : « La politique turque en Méditerranée orientale a atteint un point critique. Notre politique de formation de deux Etats [sur l’île] va dans ce sens. Si les zones de souveraineté maritime de la RTCN sont combinées avec celles de la Turquie, un très vaste espace maritime sous souveraineté turque est créé, une grande “Patrie bleue”. »

Tout est dit. L’expression « Patrie bleue » (Mavi Vatan) est alors sur toutes les lèvres. Reprise à son compte par Erdogan, cette doctrine, définie en 2006 par un contre-amiral kémaliste, Cem Gürdeniz, revendique la souveraineté d’Ankara sur une zone de 462 000 kilomètres carrés en mer Noire, en mer Egée et en Méditerranée orientale. Celle-ci permet non seulement au président turc de réclamer la maîtrise d’un espace maritime élargi tout en intronisant Chypre comme nœud stratégique, mais aussi au chef de l’Etat de consolider son alliance avec les mouvements nationalistes.

Lier encore plus étroitement la RTCN à la Turquie n’est pas qu’« un simple objectif stratégique du président turc, mais également une raison d’Etat pour le pays », ajoute le journaliste Oliver Mayer-Rüth, auteur d’un ouvrage consacré à Erdogan, Der Allmächtige ? (« Le tout-puissant ? », Dietz, 2023, non traduit). L’opposition turque n’a d’ailleurs jamais remis fondamentalement en question la politique chypriote d’Erdogan. De fait, il n’existe en Turquie aucun groupe politique notable appelant au retrait des soldats turcs de Chypre du Nord.

Le réchauffement surprise entre le président turc et le premier ministre grec, engagé depuis décembre 2023, n’a pour l’heure aucunement modifié les lignes de la question chypriote. Le changement de pied d’Erdogan vis-à-vis de son voisin est dû, selon les analystes, à ses relations avec Washington qui s’amélioreraient ainsi qu’à la situation économique fort difficile de la Turquie, en quête de nouveaux investisseurs.

 

Vers une diplomatie plus pragmatique ?

« L’intérêt pour Chypre a baissé, concède Harry Tzimitras, directeur du centre de recherche PRIO à Nicosie. Le premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, souhaite une diplomatie plus pragmatique. Il est clair qu’Athènes a intérêt à donner la priorité à certains objectifs de politique étrangère comme le rapprochement avec la Turquie, même si cela peut se faire au détriment d’autres politiques de longue date. Et, même si rien en politique ne doit être pris pour acquis, aucune des deux parties au pouvoir n’a intérêt à aller de l’avant de manière décisive aujourd’hui. »

Pour Hubert Faustmann, « Chypre est devenu un sujet politique à trop haut risque » : « Déjà, on se parle peu, mais surtout on ne résout rien. En fait, il nous faudrait l’invraisemblable : l’arrivée, un jour, d’un Gorbatchev turc, et peut-être attendre encore cinquante ans de plus pour que le temps fasse son œuvre et apaise les mémoires blessées côté grec… »

Le regard posé sur son thé noir, Dogus Derya affirme, elle, ne pas vouloir baisser les bras. Assise dans un vieux café de Lefkosa, situé à 15 mètres d’un poste-frontière de la zone tampon, cette quarantenaire au charme immédiat est une des principales figures de l’opposition nord-chypriote. Députée du Parti républicain turc (CTP), connue pour ses prises de parole en faveur d’une réunification et pour sa critique infatigable du virage idéologique des dirigeants turcs, elle dit vouloir jeter une lumière crue sur les manœuvres d’Ankara : « Jamais, depuis 1974, la Turquie n’avait interféré à ce point dans nos affaires. »

Aujourd’hui, elle dit se sentir captive dans son propre pays. Les jeunes s’en vont. « Je ne peux même pas leur en vouloir », glisse-t-elle. Et puis ceci : « Chypre est trop petite pour être divisée éternellement. » Elle finit son verre et lâche : « Oui, on a l’impression d’être seuls, et depuis trop longtemps. »

Nicolas Cheviron

 

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