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OrientXXI, le 27/10/2022
Pour le centenaire de la République turque, dans un an, le président Recep Tayyip Erdoğan avait fixé en 2011 des objectifs ambitieux pour le développement de son pays. Ils ne seront pas tous atteints, loin s’en faut. Mais son parti fait feu de tout bois et prolonge cette « Vision 2023 » de quelques décennies.
Ce jour est très attendu : le 29 octobre 2023, en célébrant le centenaire de la République turque, les autorités devraient dresser le bilan de la « Vision 2023 ». Il s’agit d’une liste d’objectifs ambitieux fixés à partir de 2011 par le Parti de la justice et du développement (AKP) dirigé par le président Recep Tayyip Erdoğan, visant à faire de la Turquie, cent ans après sa création, un pays aussi développé qu’incontournable sur la scène internationale.
Des objectifs ambitieux et fédérateurs
Le 23 janvier 2011, devant 3 000 personnes réunies dans la capitale turque lors de l’événement « La Turquie marche vers 2023, l’AKP se rassemble à Ankara », Erdoğan, alors premier ministre, formalise pour la première fois sa Vision 2023 qui devait permettre à la Turquie de passer du statut d’acteur international de second plan à celui de puissance incontournable.
Initialement cantonnée à 26 objectifs, la Vision 2023 se voulait aussi ambitieuse que fédératrice, avec la construction de 15 000 kilomètres de routes, ou encore le lancement de projets d’aménagement urbain et agricole de très grande ampleur en Anatolie du sud-est et en Anatolie orientale. Ces programmes visaient à désenclaver ces régions et, grâce notamment à la construction de barrages sur le Tigre et l’Euphrate, à propulser la Turquie au rang de grande puissance agricole et hydrique.
Le volet social de la Vision 2023 aspirait quant à lui à ne pas dépasser un taux de chômage de 5 %, à atteindre un taux de scolarisation de 100 % dans l’enseignement secondaire ou encore à mettre en place un système d’assurance maladie universel. Le ministère de l’éducation nationale éditera par exemple une liste d’objectifs sous le nom de « Vision 2023 de l’éducation : des enfants heureux, une Turquie puissante ».
Si la plupart de ces objectifs apparaissaient précis et chiffrés, d’autres semblaient davantage flous, au moins dans leur mise en œuvre et leur portée exacte. Ainsi Erdoğan promettait-il de « poursuivre le chemin de la démocratie » ou encore de « faire progresser les libertés » au sein du pays, donnant ainsi à la Vision 2023 une tonalité doctrinale plutôt que technique. Ces objectifs seront adoptés d’autant plus facilement que l’AKP est parvenu à garder le pouvoir sans discontinuer depuis 2011. Les critiques de l’opposition se sont toutefois multipliées à l’approche de 2023 et du constat, de plus en plus incontestable, de l’échec global de la Vision 2023, imputable tant à l’actualité géopolitique de la décennie écoulée qu’aux errements politico-économiques de la coalition au pouvoir.
Des succès dans plusieurs secteurs
Certes, des politiques volontaristes ont permis de remporter de francs succès dans plusieurs secteurs. Ainsi, alors que la Turquie espérait devenir en 2023 la cinquième destination touristique mondiale, elle se hissait à la quatrième place du podium dès 2021, surpassant l’Italie ou les États-Unis. Le secteur des transports s’est également particulièrement illustré, avec 28 650 kilomètres de routes construites de 2011 à 2022, soit le double de l’objectif assigné pour 2023.
Des infrastructures pharaoniques, bien que critiquées pour différentes raisons par l’opposition, témoignent du développement technologique et logistique de la Turquie : l’aéroport d’Istanbul, le plus grand du monde en termes de capacité, a été inauguré en 2018, deux ans après l’ouverture en 2016 d’Eurasia, premier tunnel routier sous le Bosphore, et quatre ans avant le baptême du pont Çanakkale 1915, le plus long pont suspendu du monde au-dessus du détroit des Dardanelles. Le lancement du projet du canal d’Istanbul l’année dernière s’inscrit dans le cadre de ces « projets fous » — selon l’expression consacrée de la présidence turque.
En matière sociale, le secteur médical remporte lui aussi plusieurs succès notables : avec 2,05 médecins pour 1 000 habitants1 en 2021 et une hausse de 18,5 % de la densité médicale depuis 2011, Ankara devrait parvenir sans difficulté à atteindre le chiffre de 2,10 médecins pour 1000 habitants fixé pour 2023, et peut se targuer de faire bénéficier sa population d’un système d’assurance maladie universelle. Si l’intégralité de la population turque ne bénéficiera pas de l’accès haut débit à Internet en 2023 comme promis par Erdoğan, cet objectif s’avère pratiquement atteint (92 % de la population en bénéficiait en août 2022). Ce succès représente un tour de force compte tenu du fait que seuls 43,1 % de la population turque disposait d’un accès à Internet en 2011.
L’AKP entend également capitaliser sur ses nombreuses réussites dans le domaine de l’armement, notamment dans les drones. En moins de dix ans, grâce à Selçuk Bayraktar, ingénieur et gendre du président Erdoğan, la Turquie est parvenue à s’imposer comme une référence en matière de drones armés. Au 1er août 2022, 14 pays s’étaient portés acquéreurs des drones Bayraktar TB2 et seize autres avaient exprimé leur intérêt pour une potentielle commande. Grâce aux efforts déployés par les autorités, l’industrie de l’armement turque apparaît indépendante de l’assistance étrangère à hauteur de 70 % aujourd’hui, contre 52 % en 2011 et 25 % en 2003.
Mais l’industrie de l’armement n’est toutefois pas parvenue à surmonter des obstacles majeurs dans des domaines critiques comme la motorisation locale de ses équipements, s’avérant incapable de les produire de façon intégralement autonome, à l’instar des hélicoptères ATAK-II ou des drones Kızılelma, ou d’aller jusqu’au bout de leur conception, comme pour l’appareil de combat TAI TF-X ou encore le char T1 Altay. Les autorités turques tentent de dissimuler cet échec en soulignant par exemple que les moteurs ukrainiens des ATAK-II seront produits en Turquie ou que le TAI TF-X effectuera son premier vol d’essai en 2023.
Net recul du PIB et chômage en hausse
D’autres objectifs fixés par la Vision 2023 apparaissent difficilement atteignables. Ainsi, ambitionnant d’être parmi les dix premières grandes puissances mondiales en termes de PIB, le pays n’était, en 2021, que le vingtième. Quant au PIB par habitant, il n’était que de 9 327 dollars (9295 euros) en 2021, soit une diminution de 1 903 dollars (1896 euros) en dix ans, loin des 25 000 dollars (24 914 euros) espérés par la Vision 2023. Le taux de chômage, escompté quant à lui à 5 % en 2023, était plus deux fois plus élevé en 2021 (10,6 %). Le volume des exportations ne culminait qu’à 225,4 milliards de dollars (224,63 milliards d’euros) en 2021, très loin des 500 milliards de dollars (498,29 milliards d’euros) escomptés pour 2023. D’ailleurs, aucun port ne figure parmi les dix plus importants ports à conteneurs du monde malgré les promesses des autorités turques. Le port d’Ambarli, près d’Istanbul, ne figure qu’en 56e place.
Dans le domaine des ressources naturelles et énergétiques, seule la centrale nucléaire d’Akkuyu devrait être opérationnelle en 2023, sur les trois promises par la présidence turque. La consommation énergétique, qui devait diminuer de 20 % entre 2011 et 2023, a finalement crû de près de 49,6 %. Enfin seules 13,8 % des surfaces agricoles sont irrigables, soit une hausse de seulement 0,2 point depuis 2011. L’objectif était de 100 % en 2023…
La diffusion d’un narratif victimaire
Si les autorités turques tentent de revendiquer des succès là où l’échec semble pourtant primer, certaines déconvenues apparaissent plus difficiles à dissimuler que d’autres, notamment sur le plan économique : frappée de plein fouet par une crise économique brutale et une dévaluation historique de la livre turque, la population constate depuis plusieurs années, impuissante, la diminution progressive de son pouvoir d’achat et l’obscurcissement de l’avenir professionnel des jeunes, de plus en plus nombreux à quitter le pays, notamment les plus diplômés. Ainsi, sur les onze premiers mois de 2021, 1 361 médecins avaient quitté la Turquie pour rejoindre l’Europe ou les États-Unis. Et, autre phénomène symptomatique, selon le quotidien Sözcü, un nombre croissant d’étudiants utilisent le programme d’échange universitaire Erasmus pour fuir la Turquie et demander l’asile en Europe.
Face à cette débâcle, l’AKP a fait le choix d’adopter un narratif victimaire. Selon le clan Erdoğan, l’échec de la Vision 2023 n’est pas le fait d’une incompétence des autorités, mais plutôt le fruit d’une actualité géopolitique défavorable et surtout, d’une ingérence de puissances étrangères. La Turquie s’est en effet imposée au fil des années comme le royaume de la « complomania ». ainsi l’ancien maire d’Ankara Melih Gökçek s’était-il fendu de plusieurs tweets en 2017 accusant le mouvement Gülen de vouloir mettre à genou l’économie turque avec l’aide de puissances étrangères en créant des séismes artificiels à Istanbul, par exemple.
Loin d’être le fait d’acteurs politiques isolés, les théories du complot sont alimentées par la présidence turque elle-même ; Erdoğan soutient en effet l’existence d’un « cerveau », d’un esprit supérieur » (« üst akıl ») dont le but serait de nuire à la Turquie et qui aurait coordonné les attaques menées sur le territoire turc par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), le mouvement Gülen — et donc la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 — ou encore l’organisation de l’État islamique (OEI) ces dernières années.
Cette conviction que des puissances étrangères cherchent à empêcher le développement de la Turquie est entretenue par des événements récents ayant pu abonder en ce sens aux yeux de l’opinion publique. Les sanctions appliquées par les États-Unis à la Turquie en 2018 dans le cadre de la détention du pasteur Brunson coïncideront en effet avec une crise monétaire majeure que l’AKP et ses alliés caractériseront de manœuvre belliqueuse orchestrée par des puissances étrangères. Un sondage réalisé par l’institut ankariote Metropoll Araştırma en avril 2018 révélera que 59 % des électeurs de l’AKP attribuaient bel et bien cette crise à une ingérence étrangère2.
L’année suivante, en octobre 2019, les nombreux embargos sur les équipements et technologies militaires annoncés par divers pays européens et nord-américains à l’encontre d’Ankara à la suite du déclenchement de l’opération « Source de Paix » au Rojava contribueront à alimenter le narratif d’un complot international visant à nuire à la Turquie. Cet embargo aura, de fait, fortement grevé les capacités de production et maintenance de plusieurs matériels indispensables aux forces turques, notamment les drones de combat.
Soucieuses toutefois de promouvoir l’image d’une situation sous contrôle et de l’inscription dans le temps long de la vision d’Erdoğan, l’AKP se projette déjà en 2053 et 2071. Ces dates, régulièrement invoquées par la présidence turque, correspondent respectivement aux 600 ans de la prise de Constantinople par les Ottomans (1453) et au millénaire de la victoire des Seldjoukides contre les forces byzantines lors de la bataille de Manzikert (1071), qui ouvrira les portes de l’Anatolie aux Turcs et qui est donc considérée par la galaxie AKP comme la date de fondation de la Turquie3. Le président turc et ses alliés préfèrent se projeter dans la seconde moitié du XXIe siècle. Erdoğan assure, avec la même verve que pour la Vision 2023 : « Nous façonnerons 2053 et 2071 qui, avec la permission de Dieu, seront des tournants […] de notre Histoire ».
Émile Bouvier
Chercheur en science politique, spécialisé sur les thématiques turque et kurde. Diplômé d’un master 2 en géopolitique, il a travaillé au ministère des armées, notamment au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), à l’état-major des armées dans une cellule d’analyse géopolitique, ou encore en mission de défense en Turquie.
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