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Le Figaro avec AFP, le 16/09/2026
L’Europe a passé une grande partie de son histoire moderne à découvrir comment meurent les démocraties. La leçon fondamentale est simple : elles disparaissent rarement en un instant. Elles s’érodent progressivement.
Les élections sont maintenues. Les tribunaux restent ouverts. Les partis d’opposition existent. Les Parlements siègent. Les journaux sont publiés. Mais, peu à peu, le terrain de jeu politique bascule, jusqu’à ce que les institutions conçues pour encadrer le pouvoir en viennent à le protéger.
La Turquie devrait ainsi concerner l’Europe, car elle offre un cas révélateur de ce à quoi ressemble de plus en plus l’autoritarisme sophistiqué du XXIe siècle.
Depuis près de deux siècles, des réformes impériales à la République moderne, la Turquie et l’Europe partagent une histoire commune de démocratisation et de lutte pour soumettre le pouvoir politique à l’État de droit. La Turquie fait donc partie intégrante de l’histoire démocratique de l’Europe, et sa trajectoire actuelle constitue un signal d’alarme sur la manière dont la démocratie peut survivre en apparence tout en étant vidée de sa substance.
Au cours des deux dernières décennies, le pouvoir en Turquie s’est de plus en plus concentré autour du président Recep Tayyip Erdogan. L’indépendance de la justice s’est affaiblie, une grande partie des médias est passée sous contrôle gouvernemental, les journalistes font l’objet de poursuites, les manifestations sont restreintes, des entreprises ont été saisies et les municipalités aux mains de l’opposition subissent une pression croissante.
L’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, en mars 2025, en a offert l’illustration la plus frappante. Les principales plateformes de réseaux sociaux et de messagerie ont été bridées pendant 42 heures. Des blocages ont visé des centaines de comptes appartenant à des journalistes, des étudiants, des organisations de la société civile et des personnalités politiques. Le compte personnel d’imamoglu, suivi par des millions de personnes, a été suspendu. Les manifestations ont été entravées, des journalistes arrêtés et des chaînes de télévision frappées d’interdictions de diffusion et de lourdes amendes.
Aucune de ces mesures, à elle seule, ne met fin à une démocratie. L’érosion démocratiqueprocède par accumulation. C’est précisément là que réside le danger.
La Turquie tient toujours des élections, et la forte participation électorale témoigne d’un fait important : la démocratie n’a pas besoin d’être imposée à la Turquie de l’extérieur. La population y croit déjà. La question est de savoir si ses choix démocratiques sont encore en mesure de se concrétiser dans l’exercice du pouvoir politique.
«L’utilité géopolitique ne rend pas l’autoritarisme moins autoritaire.
De même, la nécessité stratégique ne rend pas moins dangereux l’effritement de la démocratie»
Les élections municipales d’Istanbul en 2019 ont servi d’avertissement. Après la victoire de l’opposition, le scrutin a été annulé et rejoué. Les électeurs ont réélu Imamoglu avec une avance bien plus large.
Depuis lors, la pression sur la concurrence politique s’est intensifiée. Plus d’une trentaine de maires de l’opposition ont été emprisonnés ou destitués, tandis que les municipalités ont subi des pressions judiciaires, administratives et financières. Imamoglu lui-même a été emprisonné alors qu’il s’imposait comme le principal candidat de l’opposition à la présidence. La diffusion de son image a été interdite, l’entreprise familiale a été saisie et, tout récemment, un livre qu’il a écrit depuis sa prison a été censuré.
Le danger survient lorsque le parti au pouvoir ne se contente plus de vaincre ses adversaires, mais commence à déterminer qui est autorisé à se présenter. L’objectif devient alors une opposition sous contrôle ; une opposition autorisée à s’exprimer à voix basse, mais incapable de remplacer ceux qui détiennent le pouvoir.
L’Europe a déjà connu des variantes de ce processus. La Hongrie a montré comment des modifications constitutionnelles et électorales, conjuguées à une concentration des médias, peuvent fausser la concurrence politique. La Pologne a illustré la manière dont des pressions similaires peuvent atteindre le pouvoir judiciaire. La Grèce offre un avertissement inhérent à l’ère numérique avec le scandale du logiciel espion Predator. Ces cas distincts, façonnés par des circonstances propres à chacun, révèlent une vulnérabilité commune : les institutions démocratiques peuvent perdurer alors même que les conditions qui garantissent leur caractère démocratique sont progressivement affaiblies, pour finir par être confisquées.
La leçon est simple : les institutions ne suffisent pas à faire une démocratie. C’est leur indépendance qui en est le garant. Les gouvernements peuvent tenter de choisir l’opposition à laquelle ils préfèrent faire face. Ils ne peuvent pas choisir l’opposition en laquelle croient les citoyens.
Le Nouveau Parti est né de cette conviction. Je l’ai fondé avec 90 autres parlementaires après avoir été écarté et remplacé à la tête du principal parti d’opposition. Ce qui met en lumière un autre danger : diviser l’opposition et installer une direction compatible avec le rapport de force établi.
L’Europe a parfois perçu la Turquie sous le prisme des impératifs géostratégiques : l’Otan, les migrations, l’Ukraine, la mer Noire, l’énergie, la Syrie et le Moyen-Orient. Or, l’utilité stratégique et la légitimité démocratique sont deux choses bien distinctes. Le Portugal de Salazar était membre de l’Otan; l’Espagne de Franco est devenue stratégiquement précieuse pour l’Occident.
L’utilité géopolitique ne rend pas l’autoritarisme moins autoritaire. De même, la nécessité stratégique ne rend pas moins dangereux l’effritement de la démocratie.
La prévisibilité naît des institutions, non des personnalités. Des tribunaux indépendants protègent les investissements. Des institutions professionnelles confèrent de la crédibilité aux engagements. Des médias libres mettent en lumière les erreurs avant qu’elles ne dégénèrent en crises. La responsabilité démocratique freine les changements de politique arbitraires.
Une démocratie en état de fonctionnement rend la Turquie non seulement plus libre, mais aussi plus stable, prévisible et fiable. L’Europe ne doit ni s’imaginer pouvoir sauver les démocraties de l’extérieur, ni invoquer la nécessité stratégique pour détourner le regard alors qu’elles s’érodent.
Solidarnosc a survécu. Le Portugal s’est démocratisé. L’Espagne s’est démocratisée. La Hongrie a écarté le régime autoritaire par les urnes. Ces changements ont surmonté les obstacles parce que les citoyens les réclamaient. Il en ira de même pour la Turquie.
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