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A TA TURQUIE, créée en 1989 pour faire connaître la culture turque, à la fois au grand public et aux jeunes générations issues de l’immigration turque, a rapidement développé ses actions pour répondre aux besoins des personnes originaires de Turquie et des responsables chargés des questions sur l'intégration.
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Ils ont la trentaine, vivent dans les grandes métropoles turques et racontent en dessin la dérive autoritaire de leur gouvernement. Avec humour et poésie, ils résistent comme ils peuvent à la censure, aux intimidations du gouvernement et trouvent sur Internet un espace de liberté.
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, n’aime pas les caricaturistes. Musa Kart, dessinateur du journal d’opposition « Cumhuriyet », a été poursuivi pour l’avoir représenté en chat en 2005. À l’époque, il avait été condamné à verser 5 000 livres turques, soit près de 2 300 euros. En 2016, accusé avec ses confrères de « Cumhuriyet » d’assistance à diverses organisations terroristes, il a été détenu pendant neuf mois avant d’être libéré le 29 juillet dernier.
Le dessin de Musa Kart [à gauche] a été attaqué en justice par celui qui était alors Premier ministre. Pour soutenir le dessinateur condamné, ses confrères de la revue « Penguen » ont publié un numéro caricaturant Recep Tayyip Erdogan en différents animaux [à droite]. Le chef du gouvernement a ensuite déposé plainte contre chacun d’entre eux … mais a oublié le petit manchot tout en haut.
Face au recul de la liberté d’expression, une jeune génération de dessinateurs et caricaturistes continue de dénoncer les dérives et de valoriser les rares mouvements de résistance. Trois jeunes artistes, aux styles très différents, racontent à la rédaction des Observateurs de France 24 les angoisses et les espoirs d’une profession en danger.
« Nos confrères réfléchissent à deux fois avant de dessiner le président »
Cem Dinlenmiş est un dessinateur de 31 ans qui vit à Istanbul. Il a longtemps publié ses œuvres dans la revue satirique « Penguen« , fermée en mai 2017. Il travaille aujourd’hui pour un autre journal similaire : « Uykusuz » (insomniaque, en français).
Je publie chaque semaine un épisode de « Her Şey Olur » (littéralement « Tout est possible » en français) où je documente de façon satirique et imagée ce qui se passe en Turquie et dans le reste du monde. Le plus difficile pour moi est de rester créatif en traitant de ces mêmes crises encore et encore, et de parler de tous ces problèmes bouleversants sans épuiser le lecteur.
Quand on dessine des caricatures, on ne peut pas deviner ce qui va offenser le gouvernement. Aujourd’hui les revues satiriques évitent les blagues sur les sujets sensibles en couverture, la page la plus visible.
Lors du mouvement contestataire de Gezi en 2013, les marches de nombreux escaliers d’Istanbul ont été peintes aux couleurs de l’arc-en-ciel. Ce dessin invite à imaginer ces escaliers dans le nouveau palais présidentiel d’Erdogan, très controversé « , explique Cem Dinlenmiş. Dessin publié dans le n°633 de Penguen en novembre 2014.
Ces deux dernières années, certains de nos confrères ont commencé à réfléchir à deux fois avant de dessiner le président. Aujourd’hui, je me sens surtout en danger quand je participe à des rassemblements de soutien aux journalistes emprisonnés, vu que les groupes solidaires sont dans le viseur du gouvernement.
« En septembre 2015, des affrontements et des opérations policières ont été suivis de la proclamation d’un couvre-feu dans de nombreuses villes kurdes du sud-est de la Turquie », explique le dessinateur. Sur le dessin, on peut voir sur les murs des maisons en ruines les noms de civils tués par les forces de l’ordre dans la région et les guerilleros kurdes du PKK. Le soldat crie à un homme dont la maison a été détruite : « Eh ho ! Il y a couvre-feu ! ». Dessin publié dans le n°676 de Penguen en septembre 2015.
Aslı Alpar, 30 ans, dessine depuis Ankara pour l’ONG de défense des droits LGBTI Kaos GL et le magazine Kafa, en parallèle de ses études universitaires. Très inspirée par les combats féministes, faire un art politique et d’actualité est pour elle de l’ordre du besoin.
En Turquie, la plupart des blagues tournent autour des politiques de l’AKP. Pour mon bien, j’essaie de rester en dehors de tout ça, mais ça n’est pas toujours facile.
« Je serais définitivement plus belle. J’aurais moins de rides de tristesse, mon visage serait plus souriant. J’aurais un cœur plus heureux », écrit Aslı Alpar dans ce dessin.
Dans ce collage illustré, je me pose la question suivante : « Comment serais-je si l’AKP n’était pas au pouvoir ? ». Par exemple, je ne dessinerais pas de caricatures, je serais comptable. Ce sont les politiques réactionnaires de l’AKP qui m’ont poussée à faire de l’art. Aussi, je serais en meilleure santé parce que je serais moins triste et stressée.
« Dans ce dessin, deux lesbiennes discutent après le référendum constitutionnel du 16 avril [qui a conféré plus de pouvoirs au président, NDLR]. Une femme, à gauche, demande « Ce plan cul que tu as en ce moment, ce te fait du bien quand tu retournes au boulot le lundi matin ? » et l’autre femme répond « Non, c’est bon pour le stress post-référendum ». Engagée pour les droits des LGBTI, j’essaye de créer une nouvelle forme d’humour, qui n’est ni sexiste ni homophobe », explique Aslı Alpar.
J’aime la Turquie, je suis née ici et je ne connais pas d’autre endroit. Mais ça n’est plus un lieu sûr.
Que vous soyez un arbre, un homme ou un animal, vous n’êtes jamais en sécurité. La nature est pillée, vous pouvez être tué ou jeté en prison contre trois centimes.
Les revues satiriques disparaissent en série. L’autocensure est un sentiment partagé, que nous vivons très souvent. Produire du contenu humoristique est tous les jours plus difficile. Mais je me dis que tout va passer un jour, il y a forcément un moyen.
« Dans le chaos, un humour réel, un courage et une solidarité surviennent contre toute attente »
Zeynep Özatalay, 38 ans, est une dessinatrice indépendante qui vit à Istanbul.
La politique fait partie de la vie quotidienne. Il semble donc presque inévitable d’en parler ou de faire des dessins sur ce sujet. Je dis ce que j’ai à dire de manière subtile et satirique mais, bien sûr, la zone de contrôle et de répression du président est assez vaste, donc on ne sait jamais …
« Ce dessin est pour les universitaires ayant signé l’appel à la paix qui, pour cette raison, ont perdu leur travail. À cause des politiques autoritaires du gouvernement, nous avons perdu la plupart des enseignants les plus précieux », explique Zeynep Özatalay.
« Ce dessin est pour Cerattepe, une région du nord connue pour ses vallées verdoyantes et menacée par les activités minières .Les habitants résistent depuis longtemps aux entreprises et j’ai voulu leur rendre hommage », raconte la dessinatrice.
Ceci dit, je ne pense pas que les dessinateurs prennent autant de risques que les journalistes qui enquêtent sur les sujets sensibles. Mon travail, par exemple, ne fait que transcrire et expliquer visuellement des éléments déjà révélés dans la presse. Je pense qu’il y a toujours une place pour la critique et la satire en Turquie, et qu’il y en aura toujours.
« Ce dessin parle de la liberté de la presse, je l’ai fait après une vague d’arrestations de journalistes. Des manifestations ont ensuite été organisées », précise la dessinatrice.
Si je devais décrire ce pays en une phrase, je dirais qu’il y a beaucoup de chaos et de pression, mais qu’on peut en même temps observer un humour réel, un courage et une solidarité qui surviennent contre toute attente.