Erdogan, inoxydable et incontournable. Réélu confortablement (52 % des voix)avec de nouvelles prérogatives qui lui donnent les pleins pouvoirs à l’intérieur de son pays, l’hyperprésident turc, très critiqué en Europe, pourra poursuivre ses diatribes anti-occidentales.

 
 

Un président tout puissant

L’usure du pouvoir se révèle une légende pour Recep Tayyip Erdogan qui continue de dérouler la sienne. Il est à la tête de la Turquie depuis 2003 (onze ans en tant que Premier ministre puis comme président de la République à partir de 2014), et «le nouveau mandat que la nation lui a confié», selon ses termes après sa réélection triomphale dimanche, court jusqu’en 2023. Il pourrait même légalement se représenter pour un dernier quinquennat qui le mènerait à 2028. Il aurait alors 74 ans.

La longévité d’Erdogan se conjugue avec l’affirmation de son autoritarisme. Voire son autocratie. Le référendum constitutionnel qu’il a fait voter en avril 2017 concentre en ses seules mains des prérogatives inédites. Le régime présidentiel abolit le poste de Premier ministre et transfère tous les pouvoirs exécutifs au chef de l’Etat qui est aussi chef du gouvernement et forcément chef des armées. Il peut nommer à sa guise un ou plusieurs vice-présidents, des ministres, des conseillers mais aussi les magistrats et les hauts fonctionnaires. Les décrets présidentiels auront force de loi. Le budget de l’Etat sera décidé par le Président au lieu du Parlement et, au cas où ce dernier ne le voterait pas, c’est le budget de l’année précédente qui serait reconduit. Théoriquement, le Président peut être révoqué par un vote des deux tiers du Parlement. Une majorité difficile à réunir, compte tenu de l’avantage de l’AKP, le parti islamo-conservateur présidé par Erdogan. Mais surtout, la décision finale d’une révocation revient à la Cour constitutionnelle, dont les membres sont désignés par le Président. Ce verrouillage antidémocratique n’a apparemment pas découragé les électeurs qui viennent de lui accorder une confortable majorité.

 

Un pays divisé en deux blocs antagonistes

Oguz Simsek, candidat du IYI Parti (le Bon Parti, libéral laïc) d’opposition à Konya, dans le centre du pays, a raconté avoir suivi avec «accablement», dans la soirée de dimanche, les résultats qui confirmaient l’avancée «inattendue» d’Erdogan et de son parti. Il confie son désarroi : «Il y a deux visions de la Turquie qui rivalisent : celle de l’AKP, tournée vers le monde arabo-musulman, et celle de l’opposition, qui veut se rapprocher de l’Europe. Nous ne voulons pas être l’Arabie Saoudite», dit celui qui vient d’échouer dans un territoire acquis à l’AKP. «On ne viendra pas à bout de ce régime dictatorial ni par les campagnes de presse ni même par les pressions économiques. La réforme profonde doit porter sur l’éducation de la population turque qui, par ignorance, croit en Erdogan», affirme le candidat déçu. L’adhésion et l’affection que porte une grande moitié des Turcs au président qu’ils viennent de réélire sont reconnues et jalousées par ses opposants. La popularité du leader ne se dément pas auprès des Turcs musulmans, nationalistes, longtemps délaissés par les élites occidentalisées qui ont gouverné la Turquie avant lui. «La force d’Erdogan vient du rapport de compréhension et d’affection qu’il entretient avec la population. Ses électeurs ont beau être conscients de ses erreurs politiques et économiques, ils l’aiment», note Haydar Çakmak, professeur de relations internationales à l’université d’Ankara.

 

Une population anti-européenne par dépit

Les diatribes d’Erdogan ces dernières années contre l’Europe, allant jusqu’à traiter de «nazis» l’Allemagne et l’Autriche quand les deux pays l’ont empêché de faire campagne auprès des communautés turques, sont applaudies par son public. «Les déclarations de politique étrangère d’Erdogan sont la plupart du temps à usage interne», souligne Ali Bakeer, politologue arabophone, proche de la mouvance islamiste. «Ce n’est pas Erdogan qui a rejeté l’Europe, mais Sarkozy qui a claqué la porte au nez de la Turquie, rappelle le francophile Bahadir Kaleagasi, président de l’Institut du Bosphore, think tank de l’Association du Patronat turque, le Tusiad. Il a fait du refus de l’adhésion de la Turquie à l’UE l’un de ses thèmes de campagne pour la présidentielle de 2007 alors que la question n’était pas posée.» Quand il a été élu pour la première fois, en 2003, Erdogan avait fait de l’adhésion de la Turquie à l’UE l’un de ses principaux objectifs, partagé par 80 % de la population turque. «Le processus d’adhésion ouvert avec l’UE avait permis de grandes avancées démocratiques en Turquie du fait des pressions de l’Europe entre 2004 et 2007 pour qu’Ankara adopte les critères de Copenhague» , souligne l’homme d’affaires. C’est dans ce cadre que la peine de mort, par exemple, avait été abolie. Depuis, le rejet de la Turquie est devenu consensuel en Europe et le repoussoir Erdogan y a grandement contribué. «Mais il ne faut jamais dire jamais, comme le fait Macron aujourd’hui», estime Bahadir Kaleagasi en relevant la confrontation des populismes de part et d’autre. Maintenant qu’il est au pouvoir en Turquie pendant quelques années au moins, l’Europe et le reste du monde devront traiter avec Erdogan, chef d’Etat d’une Turquie incontournable. «Les relations extérieures s’apaisent toujours après les élections, note Ali Bakeer. Car tout le monde doit travailler avec l’équipe en place.»

 

Syriens et Kurdes entre soulagement et crainte

La campagne menée par l’armée turque en Syrie, mais aussi en Irak contre les Kurdes de la mouvance du PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan considéré comme «terroriste») a été un thème de mobilisation essentiel dans la campagne d’Erdogan. Mais paradoxalement, dans les provinces du sud-est turc, à forte population kurde, les voix de ces derniers se sont partagées entre l’AKP et le parti de gauche HDP, représentant des Kurdes, et deuxième vainqueur des élections avec près de 11 % des voix et 66 sièges au Parlement. Un changement d’attitude d’Erdogan à l’égard des Kurdes turcs n’est pas à exclure, selon certains observateurs, qui rappellent les négociations engagées et la trêve conclue il y a quelques années entre le gouvernement et le PKK. Quant aux réfugiés syriens (plus de 3 millions en Turquie), ils ont été les boucs émissaires de tous les problèmes sociaux et économiques de la Turquie pendant la campagne. L’alliance des quatre partis d’opposition avait mis «le retour des Syriens chez eux» parmi les priorités de leurs programmes. Les «privilèges» dont ils auraient bénéficié de la part du gouvernement turc rappelaient souvent les arguments martelés par les partis xénophobes européens : ils reçoivent 1 500 livres (300 euros) d’allocation automatique, ils bénéficient du système de santé gratuit, ils prennent les emplois des Turcs en acceptant des salaires inférieurs, leurs filles font concurrence aux jeunes Turques à marier, leur peau très blanche et leurs traits plus fins étant censés attirer les hommes turcs. Autant d’accusations fantaisistes répétées par différents candidats d’opposition. «Oui nous sommes un peu soulagés par l’élection d’Erdogan, dit un commerçant syrien à Ankara. Même si lui aussi ne cesse de durcir nos conditions d’accueil.»