Mais l’Éthiopie occupe également une place à part pour l’État hébreu, d’abord parce que quelque 170 000 Juifs éthiopiens, appelés “Falachas”, vivent en Israël. La majorité d’entre eux sont arrivés, ou descendent de ceux qui sont arrivés lors de deux vagues d’immigration massive en 1984 puis en 1991, connues respectivement sous le nom d’“opération Moïse” et d’“opération Salomon”.

De son côté, The Jerusalem Post fait remonter les liens entre les deux pays à la reine de Saba, qui, selon la Bible, rendit visite au roi Salomon à Jérusalem et eut avec lui un fils nommé “Menelik”. Les relations entre les deux pays se sont resserrées avec, avant même l’établissement de toute relation diplomatique, un renforcement de l’aide et de la formation militaires israéliennes apportées au pays africain.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, avait précédé d’une semaine son homologue israélien, avec une visite sur le territoire éthiopien le mercredi 18 février. Là encore, le voyage avait été présenté par les autorités turques comme une étape importante visant à “élever les relations bilatérales à un niveau supérieur”, selon ce qu’en rapporte Geeska. Mais au-delà de cette formule diplomatique, la présence turque s’est aussi considérablement renforcée dans la sous-région africaine, notamment dans le cadre de sa politique d’“ouverture sur l’Afrique” lancée au début des années 2000.

 

Une lutte d’influence en filigrane

Ces deux visites marquent un renforcement de l’implication de pays extérieurs dans la Corne de l’Afrique. Israël comme la Turquie ont en effet annoncé dernièrement leur intention d’y approfondir leur présence, notamment en nouant des alliances avec les pays de la région.

Pour Al-Jazeera, ces déplacements illustrent, “en filigrane, une lutte d’influence” qui a pour objet Addis-Abeba. Le média qatari indique également qu’une délégation saoudienne de haut niveau avait il y a peu fait elle aussi le déplacement.
La rivalité entre l’Arabie saoudite et les EAU autour de la mer Rouge.La rivalité entre l’Arabie saoudite et les EAU autour de la mer Rouge. SOURCES : CRITICAL THREATS, MENCH OSINT

Même analyse pour Geeska, qui estime que “l’implication croissante d’Israël le place en concurrence plus directe avec la Turquie, dont l’influence en Somalie et dans la Corne de l’Afrique s’est considérablement étendue”.

“Ce qui était autrefois une rivalité centrée principalement sur la Méditerranée orientale s’étend désormais à l’Afrique de l’Est, ajoutant une nouvelle dimension à la compétition géopolitique dans un espace régional déjà saturé.”

Dans cette bataille d’influence ouverte sur la mer Rouge, Geeska rappelle que la reconnaissance à la fin de décembre du Somaliland par Israël visait déjà à renforcer la position stratégique de celui-ci le long du corridor de la mer Rouge ainsi qu’à élargir le cadre de la normalisation diplomatique impulsée par les accords d’Abraham.

L’État hébreu, indique le Times of Israel, a ainsi officiellement accepté ce 25 février la nomination du premier ambassadeur du Somaliland en Israël. Un pas de plus vers une coopération plus étroite avec le territoire sécessionniste somalien, qui dispose d’une position stratégique idéale sur la mer Rouge et le détroit de Bab El-Mandeb, par où transite une grande partie du commerce mondial.

Quand à Ankara, il a multiplié le nombre de ses ambassades sur le continent, tout en resserrant nettement son alliance – économique comme militaire – avec un autre pays de la sous-région africaine, la Somalie. Ces liens se sont traduits par la création de la plus grande base d’entraînement militaire turque à l’étranger et d’importants accords sur les hydrocarbures, rappelle Geeska.

La prudence éthiopienne

Al-Jazeera inscrit également le déplacement du président Herzog dans le cadre de l’alliance “hexagonale” proposée il y a quelques jours par Benyamin Nétanyahou. Le titre panarabe relève la concomitance de cette annonce faite par le Premier ministre israélien avec la visite du président Herzog et s’interroge sur une éventuelle intégration de l’Éthiopie dans cet hypothétique réseau de nations alliées au Moyen-Orient et en Afrique pour faire face à ce que Benjamin Nétanyahou a qualifié d’adversaires “radicaux”.

Mais la visite du président Herzog, comme celle du président Erdogan, intervient à un moment compliqué pour l’Éthiopie, avec des menaces sécuritaires liées à une possible reprise du conflit dans la région séparatiste du Tigré et des craintes persistantes de guerre ouverte avec l’Érythrée. Le pays, enclavé, entend également obtenir un accès à la mer Rouge par l’acquisition d’un port.

Autant de raisons, pour Addis-Abeba, de maintenir une prudence diplomatique vis-à-vis d’acteurs étatiques qui cherchent à influencer la configuration stratégique de la Corne de l’Afrique et de la région de la mer Rouge.