Il n’existe désormais presque plus d’endroits où se baigner gratuitement sur les plages de la plupart des régions du pays, en particulier sur les côtes de la mer Égée. Alors que le nombre de nouveaux hôtels et établissements privés occupant les rivages au détriment du public augmente chaque jour, les manifestations se multiplient, et avec elles ce slogan : “Les plages appartiennent au peuple !”
Bien que la loi sur le littoral définisse les côtes comme des espaces ouverts à l’usage libre et égal pour tous, dans de nombreuses régions touristiques, une partie importante du littoral a été progressivement occupée par des beach clubs, des établissements privés, des zones de chaises longues payantes [sezlong en turc, un mot inspiré du français] et des loges fermées.
Cet état de fait a accru la pression sur les rares plages publiques gratuites. D’un côté, les gens sont confrontés à des droits d’entrée exorbitants et, de l’autre, tentent de trouver une place dans des espaces publics qui rétrécissent d’année en année.
“La mer a désormais un prix”
Sur les côtes égéennes, où autrefois quiconque apportait sa serviette pouvait se baigner gratuitement, la mer a désormais un prix.
De Çesme à Bodrum, d’Ayvalik à [l’île de] Cunda, des établissements de plage font directement payer l’entrée ou impose des seuils de consommation minimum pour profiter des lieux. Sur certaines plages, le coût d’une journée au bord de la mer dépasse de plusieurs fois le revenu quotidien d’un salarié payé au salaire minimum.
À Çesme par exemple [non loin de la ville d’Izmir, en face de l’île grecque de Chios], les seuils de consommation vont de 2 500 livres turques [50 euros] jusqu’à 5 000 [100 euros] par personne. Certains établissements ont imposé à la fois un droit d’entrée et une consommation obligatoire. Les prix des loges privées isolées des autres vacanciers atteignent quant à eux jusqu’à 9 750 livres [195 euros].
À Bodrum [destination de luxe sur la côte égéenne], certains établissements de plage de luxe annoncent désormais directement leurs tarifs en euros. Dans d’autres, le prix d’entrée pour une seule personne atteint 230 euros. Les prix des menus sont tout aussi faramineux : dans certains établissements, une simple portion de lahmacun [une fine galette de pâte avec viande, tomates et oignons] est vendue pas moins de 30 euros.
Altercations en série
À Bodrum, une dispute a éclaté entre des vacanciers souhaitant étendre leur serviette sur une plage pour se baigner et les responsables de l’établissement occupant les lieux qui soutenaient que la zone était sous leur contrôle.
À Çesme également, un baigneur venu pour les vacances de l’Aïd El-Adha [qui a eu lieu fin mai cette année et qui a lancé la saison estivale en Turquie] témoigne d’une altercation avec le personnel d’un établissement lorsqu’il a voulu étendre sa serviette sur la plage : “On nous oblige à payer pour pouvoir nous baigner. Cette plage appartient à tout le monde, mais on dirait qu’elle n’est ouverte qu’à ceux qui ont les moyens”, dénonce-t-il.
Le “mouvement des serviettes” comme source d’inspiration
Les regards se tournent désormais vers une mobilisation similaire qui a émergé quelques années plus tôt en Grèce et qui est prise en exemple.
Né sur l’île [grecque] de Paros, le “mouvement des serviettes” s’était rapidement étendu [en 2023] à l’ensemble du pays, où des citoyens avaient organisé des actions contre les activités illégales des exploitants de plage et contre l’occupation de surfaces supérieures à celles autorisées par la réglementation.
Non content de laisser faire, l’État participe activement à la commercialisation des côtes. Dans la région de Mugla par exemple, il le fait à travers la société parapublique Muçev, créée conjointement par le ministère de l’Environnement et la préfecture de la région. Société de droit privé bien que fondée par des autorités publiques, elle tire ses revenus de la gestion directe des plages ou de leur location.
Les baigneurs ne sont pas les seuls à se plaindre. Les défenseurs de l’environnement dénoncent eux aussi la transformation des côtes en source de revenus pour les entreprises et les exploitants privés.
Tous déplorent que le principe qui veut que les côtes appartiennent au peuple reste une simple promesse de papier, tandis que sur les plages, ce sont les tarifs, les droits d’entrée et les seuils de consommation qui font la loi.






