La guerre, commencée en 2011, a causé la mort d’au moins un demi-million de personnes, le déplacement forcé de 13 millions de Syriens et le départ d’environ 7 millions d’entre eux. Selon les estimations des Nations unies, le coût économique de la guerre civile syrienne s’élève à 800 milliards de dollars [environ 680 milliards d’euros]. Un montant astronomique, égal à près de 80 % de l’économie turque.
Selon les estimations de la Banque mondiale, le budget nécessaire à la reconstruction de la Syrie est de 216 milliards de dollars [184 milliards d’euros]. Le coût total des dommages physiques causés aux infrastructures, aux logements et aux bâtiments non résidentiels est de 108 milliards de dollars [92 milliards d’euros].
Le Programme des Nations unies pour le développement estime qu’il faudra dans le meilleur des cas dix ans pour que le pays revienne économiquement à son niveau d’avant-guerre. Mais si la tendance actuelle de croissance faible se maintient, il lui faudra non pas dix mais cinquante-cinq ans pour qu’il retrouve son niveau précédent.
La production d’énergie a chuté de près de 80 %, la majorité des centrales électriques est hors service. La production agricole atteint des niveaux historiquement bas. La production pétrolière a diminué de près d’un quart par rapport à 2010.
Si l’ampleur des dégâts indique la présence théorique d’un gigantesque marché pour la reconstruction du pays, dans les faits les conditions minimales d’une économie “fonctionnelle” ne sont pas encore réunies.
“La vie au quotidien n’a pas changé”
Après la fin de la guerre, la levée progressive des sanctions appliquées par l’Union européenne depuis 2011 puis par les États-Unis a créé l’espoir. La réouverture de tous les canaux commerciaux et diplomatiques entre la Turquie et Damas, le soutien financier accordé par les pays du Golfe pour financer les salaires des fonctionnaires ainsi que les accords-cadres de plusieurs milliards de dollars annoncés par des entreprises internationales brossent un tableau positif pour l’avenir.
Cependant, pour ceux qui observent le pays de près, la situation de l’économie syrienne n’a pas encore beaucoup changé.
Selon lui, toutefois, le soutien apporté par l’extérieur soulage quelque peu le gouvernement : “Dans la dernière période de la guerre, le salaire des fonctionnaires était tombé à environ 30 dollars [un peu plus de 25 euros]. La nouvelle administration l’a augmenté à 60-75 dollars [environ 51 à 64 euros], mais cette augmentation n’a été possible que grâce aux fonds venus du Qatar.”
Le coût de la vie est pourtant très élevé. D’après l’indice des prix publié par l’ONG syrienne Assistance Coordination Unit en septembre 2025, un kilo de fromage coûte 4,52 dollars [près de 4 euros], la viande 11,49 dollars [près de 10 euros], les œufs autour de 3 dollars [2,50 euros], les tomates 0,45 dollar [0,38 euros]. Sans compter qu’il faut payer entre 5 et 9 dollars [entre 4,30 et 7,70 euros] par mois pour l’électricité, jusqu’à 5 dollars pour Internet et environ 1 dollar [0,85 euros] pour l’abonnement à l’eau.
Les premières mesures prises ont visé à sortir l’économie du modèle fermé de l’ère Assad. L’interdiction de l’utilisation des devises étrangères a été levée, les tarifs douaniers ont été réduits et le système bancaire a tenté de se reconnecter aux canaux internationaux. Cependant, Cezmati affirme que l’effet de ces mesures ne se fait pas encore sentir sur le terrain : “Il y a des réformes et des accords qui sont signés, mais la vie au quotidien n’a pas changé. La dynamique économique ne s’est pas encore traduite dans la rue.”
Deux grands projets aux mains d’entreprises turques
Le montant total de 25 milliards de dollars [21,3 milliards de dollars] d’accords-cadres annoncés avec des entreprises établies en Turquie, au Qatar et en Arabie saoudite est présenté comme le premier signal de la renaissance économique de la Syrie.
Les deux plus grands de ces projets ont été captés par des entreprises turques : la création d’une infrastructure d’énergie solaire de 7 milliards de dollars [6 milliards d’euros] pour Cengiz Holding et le projet de l’aéroport de Damas, d’un montant de 4 milliards de dollars [3,4 milliards d’euros] pour Kalyon Holding [ces deux entreprises sont connues pour leur grande proximité avec le pouvoir turc et font partie des “cinq bandits”, selon l’expression de l’opposition turque désignant les cinq immenses conglomérats qui financent le pouvoir et profitent en échange de l’argent public].
Mais l’économiste aborde ces annonces avec prudence : “La plupart de ces projets n’existent encore que sur le papier. Les préparatifs, les attributions de terrains et les évaluations de sécurité sont en cours, mais aucun coup de pioche n’a encore été donné. Il faudra au minimum deux ans pour commencer à voir l’effet de ces projets.”
Même si les pays du Golfe ont hérité d’une grosse part du gâteau de la reconstruction de Damas, la France et l’Azerbaïdjan sont également présents sur le terrain. Le groupe français de transport maritime et de logistique CMA CGM a renouvelé son contrat de trente ans pour les ports de Tartous et de Lattaquié.
Pour les infrastructures énergétiques, un autre nom se distingue : la société azerbaïdjanaise Socar. Selon l’annonce officielle de Socar, le gaz azerbaïdjanais a commencé à arriver en Syrie via la Turquie, et on s’attend à ce que ce flux de gaz permette aux centrales électriques d’Alep et de Homs d’être remises en service.
L’attentisme prudent des investisseurs
“Autrefois, l’économie était aux mains de quelques familles [notamment la famille Assad et leurs cousins, les Makhlouf]. Aujourd’hui, il existe une structure gouvernementale mixte et le commerce marche à nouveau”, explique Abdul Rahman Cheikh Ibrahim, directeur des relations publiques de l’Union des chambres de commerce syriennes.
“Les relations avec la Turquie étaient auparavant une nécessité politique. Désormais, elles sont aussi devenues une nécessité économique”, ajoute-t-il. Cette relation est centrale pour maintenir l’économie syrienne à flot, et l’ouverture des postes-frontières a particulièrement dynamisé le commerce.
Modèle de “gain mutuel”
L’ouverture des postes-frontières avec la Turquie, la suppression de l’obligation de transbordement des marchandises à la frontière, la reprise des vols de Turkish Airlines et la création du Comité économique et commercial conjoint Turquie-Syrie ont accéléré les échanges entre les deux pays.
Selon les données publiées en mai par l’Union des exportateurs du Sud-Est anatolien, les exportations de la Turquie vers la Syrie ont augmenté de 36,7 % et le trafic du transport routier de 60 % dans les quatre premiers mois suivant la chute du régime Assad.
Dans ce cadre, l’accord de libre-échange à l’ordre du jour entre la Turquie et la Syrie semble techniquement être une étape naturelle, mais Cezmati affirme qu’il comporte un grand risque pour la Syrie :
“Si l’accord est signé trop tôt, les produits turcs envahiront complètement le marché. Les petits producteurs syriens ne pourront pas rivaliser et mettront la clé sous la porte. Cela approfondira encore la crise de l’emploi dans ce pays.”
C’est pourquoi il défend l’idée de fonder la relation économique entre les deux pays sur un modèle de “production conjointe”. “Les coûts de production sont faibles en Syrie. Si des entreprises turques y installent leurs usines, elles réduiront leurs propres coûts tout en créant de l’emploi pour la Syrie. C’est un modèle de gain mutuel”, estime Mulhem El-Cezmati.
Quid des conditions de travail ?
Dans ce “modèle de gain mutuel” qu’il propose entre la Turquie et la Syrie, la place des travailleurs syriens demeure incertaine. L’intégration économique Turquie-Syrie ne crée pas seulement un problème d’équilibre des échanges commerciaux ; elle peut aussi produire des conséquences sérieuses sur les marchés du travail des deux pays.
L’absence de système de salaire minimum en Syrie, l’effondrement de l’organisation syndicale et le fait que les mécanismes de contrôle du droit du travail soient encore en phase de mise en place soulèvent la question des conditions de travail qui prévaudront dans les usines.
Dans ce cas, le gâteau syrien ne sera dressé que sur la table des entrepreneurs et des grands investisseurs. Pour les travailleurs syriens et turcs, il se peut qu’il n’en reste même pas les miettes.




