Parution : Truculences turques
Truculences turques
Le Monde 30 janvier 2015
Monde des livres ~ Littérature Critiques
Eglal Errera
Dans l’Istanbul de l’Empire ottoman, du temps où les nuits du ramadan s’apparentaient à un carnaval en liesse, un divertissement impertinent et grivois faisait particulièrement recette. Le karagöz, ou théâtre d’ombres turc – inscrit depuis 2009 sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’humanité, aux côtés de l’Opéra de Pékin et de la gastronomie française – a pour héros éponyme l’une des figures les plus célèbres de la tradition culturelle turque et moyen-orientale. Il y a du guignol, du Molière et du Jarry dans ce théâtre de marionnettes qui, à partir du XIVe siècle, a servi d’exutoire aux auditoires populaires amassés sur les places publiques, tout comme aux monarques dans le secret des palais. Dans les trois classiques ici traduits, l’hypocrisie puritaine, la bigoterie, les fastidieuses conventions familiales, rien n’échappe au jeu de massacre. Morceaux de virtuosité verbale, ces pièces sont des satires sans concession de la vie sociale dans la cosmopolite capitale ottomane. Pourfendant l’usage de la morale religieuse des communautés ethniques et religieuses qui y vivent ensemble, elles sont un exemple de la libre, truculente et très subversive expression littéraire qui fleurissait en terre d’islam il n’y a pas si longtemps.
Karagöz, trois pièces du théâtre d’ombres turc,anonyme, traduit du turc par Altan Gökalp et Timour Muhidine, Actes Sud, « Sindbad » , 176 p., 20 euros.
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