Les attaques et les arrestations visant les journalistes que le pouvoir n’a pas su “dompter” continuent. Récemment, c’était au tour d’Alican Uludag, [un journaliste renommé de la Deutsche Welle Türkçe, emprisonné le 20 février pour insulte au président de la République et divulgation de fausses informations] détenu pour ses publications sur les réseaux sociaux. Le sort qui lui a été réservé a montré quelle conception de la “justice” avait le tout nouveau ministre Akin Gürlek [ancien procureur chargé des procès d’opposants, c’est un proche d’Erdogan qui est accusé de corruption].
À ETHA [le média dont l’autrice de cette tribune est la rédactrice en chef, qui est proche de la gauche radicale, et où quatre personnes ont été arrêtées en février], nous recevons depuis des années notre part de cette “justice”. Notre agence a été perquisitionnée à plusieurs reprises, nos journalistes ont fait face à de multiples procès et arrestations. Nous en connaissons la raison. ETHA a été fondé en 2010 selon la devise À la poursuite de la vérité, au cœur de l’information. Depuis ce jour, nous défendons le droit du public à l’information sans faire de compromis avec le pouvoir. Notre plume a toujours été du côté des travailleurs, des paysans, des femmes, des LGBT + et de ceux qui luttent pour la protection de la nature.
“Notre site a été fermé 55 fois”
Nous avons également subi notre part de censure. Notre compte Facebook a été fermé 2 fois par décision de justice, et notre compte X l’a été à 8 reprises. À chaque fois, nous n’en avons été informés qu’après le délai légal de deux semaines, ce qui nous a empêchés de faire appel. Notre site web, lui, a été fermé 55 fois.
J’ai vu l’information selon laquelle Akin Gürlek a annoncé l’ouverture prochaine d’une ligne téléphonique nommée “Allô Justice”, afin d’aider ceux qui subissent l’injustice. Comme chacun sait, les détenus eux-mêmes n’ont déjà pas accès à l’entièreté de leurs droits. Même si nous avons à plusieurs reprises communiqué sur les violations de nos droits dans les prisons, il n’y a eu aucune amélioration. Puisque nous n’avons pas non plus le droit d’accéder à Allô Justice, c’est par votre intermédiaire, lecteurs, que je vais tenter d’obtenir justice !
Les preuves de mon appartenance à une organisation armée étaient en fait ni plus ni moins que mon travail journalistique, à commencer par les manifestations que j’ai couvertes, avec mon appareil photo rouge si identifiable autour du cou et mon carnet de notes à la main.
Victime d’un attentat de l’État islamique
En 2015, à Suruç [dans le sud-est de la Turquie], sur le chemin vers Kobané, j’ai fait partie des survivants de l’attaque à la bombe perpétrée par l’État islamique (EI), où 33 personnes ont perdu la vie [l’attentat suicide visait un groupe de volontaires issus de la gauche turque et des partis kurdes, qui s’apprêtaient à se rendre dans la ville kurde syrienne de Kobané, après sa libération du siège de l’EI, pour participer à sa reconstruction].
Depuis ce jour, où je n’ai dû ma vie qu’à l’écran protecteur des corps de victimes, j’ai subi un harcèlement judiciaire constant en raison de mes onze années de lutte pour la justice. Tous les procès dans lesquels j’ai été jugée depuis concernent mon suivi journalistique des commémorations de Suruç ou des audiences du procès de Suruç, auquel je suis partie civile [les victimes accusent l’État turc d’avoir fait preuve d’une mansuétude coupable envers l’EI en raison de son combat contre les Kurdes syriens, quand l’État turc, lui, les accuse de défendre le PKK, la guérilla kurde de Turquie, dont les Kurdes syriens sont très proches].
Il y a quelques années déjà, la photo que j’avais prise devant le tribunal avec mes collègues journalistes avait été considérée comme la preuve de la “propagande d’une organisation terroriste”. Cette fois encore, suivre la marche annuelle d’hommage à Suruç a été utilisé comme preuve, cette fois, d’“appartenance à une organisation armée”. Les photos que j’ai prises des tombes d’Osman Çiçek et Kasim Deprem [deux des victimes de l’attentat] lors de commémorations au cimetière ont aussi été ajoutées au dossier comme s’il s’agissait de pièces à conviction. Pourtant je n’ai jamais caché avoir été parmi les victimes de Suruç, ni suivre les commémorations. J’étais présente à celle de l’année dernière, comme à tous les anniversaires – sauf lors d’un de mes précédents passages en prison –, parfois pour y faire un reportage, parfois simplement pour y crier le nom des 33 victimes.
Le travail journalistique “considéré comme un crime”
M’est aussi reprochée ma couverture des disparitions forcées [des enlèvements suivis du meurtre de figures de la gauche, de membres de minorités religieuses ou de Kurdes, particulièrement fréquents dans les années 1990, perpétrés par les forces du renseignement et des groupes paramilitaires et mafieux d’extrême droite].
Selon la même logique, suivre les funérailles d’Emine Ocak, figure emblématique des Mères du samedi [qui se rassemblent chaque semaine pour demander la vérité sur la mort de leurs proches et la restitution des corps], la plus longue action de désobéissance civile de l’histoire du pays, a aussi été considéré comme un crime.
Ce rapport de police absurde était étayé par les allégations de 8 témoins anonymes qui ont, une fois de plus, documenté mon activité journalistique. Ces témoignages convergeaient en effet pour me désigner comme la rédactrice en chef d’ETHA. Je comprends mal pourquoi ils avaient besoin de témoins anonymes ou de “repentis” pour prouver l’évidence. Je suis la rédactrice en chef d’ETHA et son actionnaire à hauteur de 50 %. Mes articles, reportages spéciaux et interviews sont publiés sous mon étiquette de rédactrice en chef d’ETHA et c’est aussi à ce titre que je participe aux programmes télévisés qui m’invitent.
“Nous continuerons”
Pour toutes ces raisons, on est venu m’arrêter chez moi. Je n’ai pas été attrapée pendant une tentative de fuite, comme le prétend la presse progouvernementale, ni suivie pas à pas. Comme toute personne normale, je dormais dans mon lit, à 4 heures du matin, en pyjama, et j’ai dû lutter pour obtenir le droit de me rendre aux toilettes sans escorte et de me changer seule.
J’écris maintenant de la prison pour femmes de Bakirköy, où nous venons de nous disputer avec les militaires, parce que nous nous sommes assises jambes croisées pendant l’inspection quotidienne [croiser les jambes en présence d’une figure d’autorité peut être jugé impoli en Turquie]. Je ne sais pas quand ce rapport absurde sera transformé en un acte d’accusation, ni quand la première audience aura lieu ni combien de temps durera cette détention.
Une chose est sûre : notre cas n’est ni le premier ni le dernier dans un pays où les journalistes ont été emprisonnés, ciblés et tués pour avoir documenté la torture, révélé les viols et dénoncé la corruption.
Nous n’avons jamais douté que nos collègues termineraient nos articles et reportages interrompus. Je remercie tous ceux qui ont consulté ETHA, contribué à nos articles et reportages, envoyé des lettres ou des livres pour exprimer leur solidarité.
En conclusion, je souhaite que cette solidarité continue, et j’appelle à la mobilisation pour tous les journalistes emprisonnés. Les journalistes qui ne se soumettent pas continueront à informer. Rendez-vous dans des jours plus libres…





