Depuis la chute du régime syrien et l’annonce par le président du Conseil démissionnaire libanais de son intention de se rendre à Ankara à la tête d’une importante délégation ministérielle, une question est sur toutes les lèvres : la Turquie serait-elle en train de remplacer la Syrie sur le plan de l’influence au Liban ?
La question est d’autant plus justifiée que selon la plupart des évaluations internationales et régionales des derniers événements en Syrie, la Turquie et Israël sont considérés comme les principaux gagnants, en plus bien sûr des Américains. Or, avec la propension d’une bonne partie des Libanais à chercher toujours des appuis externes pour se renforcer à l’intérieur, ce soudain intérêt pour la Turquie peut être considéré comme une décision de se positionner du côté « d’où souffle le vent ».
Toutefois, si l’on y regarde de plus près, on constate que depuis des années, l’influence de la Turquie dans certaines régions du Liban, notamment dans les milieux sunnites, est de plus en plus marquée. En effet, depuis le déclenchement de la guerre en Syrie, en 2011, et la position de la Turquie hostile au régime Assad, Ankara a commencé à renforcer sa présence au Liban et en particulier à Tripoli et au Akkar. Il s’agissait d’abord principalement d’une influence sociale, grâce à l’agence turque de développement et de coopération (gouvernementale) Tika. En 2020, le président turc a décidé d’accorder la nationalité de son pays aux habitants des villages turkmènes dans le nord du Liban renforçant ainsi indirectement les liens entre les deux pays. Mais c’est surtout à partir d’octobre 2023 et le déclenchement du déluge d’al-Aqsa que la Turquie a renforcé son influence religieuse sur l’ensemble de la communauté sunnite à travers le soudain regain de popularité de la Jamaa islamiya, dans la mouvance des Frères musulmans qui est aussi celle du Hamas.
L’influence turque sur la communauté sunnite au Liban a aussi été largement favorisée par le détachement de Riyad. Même si les apparences ont été préservées, les différentes parties libanaises savent que les responsables saoudiens ont dramatiquement réduit leurs intérêts au Liban. Il y a eu ainsi la crise avec l’ancien Premier ministre Saad Hariri qui a constitué un véritable choc pour la communauté sunnite du Liban. Elle s’est accompagnée d’un désengagement saoudien de plus en plus marqué, attribué essentiellement à ce que les responsables saoudiens considèrent comme le contrôle du Hezbollah sur les institutions étatiques libanaises, notamment avec l’éclatement de la guerre au Yémen, à partir de 2014.
Tout au long des dernières années, la Turquie a donc profité du vide laissé au Liban par le retrait des États arabes pour chercher à y renforcer son influence. Elle a ainsi tissé des liens avec de nombreux cheikhs et institutions relevant de Dar el-Fatwa, que ce soit directement ou à travers la Jamaa islamiya. Elle a même parrainé des institutions déjà existantes comme le Comité des ulémas musulmans qui évolue désormais indirectement dans son orbite. Le Qatar, qui est l’un des rares États du Golfe à ne pas avoir suivi le mouvement de repli du Liban lancé par l’Arabie saoudite, ne constituait pas un concurrent à la Turquie, mais plutôt un complément de son action. De fait, les responsables de l’émirat s’inscrivent aussi dans la mouvance des Frères musulmans. Le Qatar a donc contribué, à sa manière, à renforcer l’influence turque au Liban, en s’introduisant dans des milieux où Ankara avait difficilement accès et en fournissant à son tour des aides, complétant celles de Tika et d’autres institutions turques.
Ce n’est que récemment que les Émirats arabes unis ont recommencé à s’investir au Liban auprès de nombreuses institutions, pour tenter de limiter l’influence turque et pour tenter de rétablir celle des États du Golfe. Mais l’Arabie, qui est revenue au Liban dans le cadre du Quintette (États-Unis, France, Arabie, Qatar et Égypte) chargé du dossier libanais, continue à traîner les pieds refusant de s’impliquer totalement sur la scène locale.
Face à ce tableau arabe complexe, la Turquie a donc avancé ses pions là où elle le pouvait, notamment en Syrie et au Liban. La guerre de Gaza et le soutien viscéral de la communauté sunnite libanaise à la cause palestinienne, et dans ce cas précis au Hamas, ont fait le reste. Les sunnites du Liban, ainsi que d’autres communautés d’ailleurs, ont ainsi célébré avec une grande joie la chute du régime syrien, d’abord à cause du passif dans les relations entre ces communautés et le régime déchu des Assad, mais aussi à cause de l’influence turque. Au point d’ailleurs qu’un cheikh sunnite a déclaré dans une réunion d’ulémas que si le chef de Hay’at Tahrir el-Cham Ahmad el-Chareh avait voulu continuer son avancée vers le nord du Liban, il aurait été accueilli à bras ouverts. D’ailleurs, les premiers à se rendre à Damas pour lui déclarer leur appui, ce sont bien des ulémas du Conseil. De plus, lorsque Chareh a réclamé la libération des prisonniers islamistes détenus dans les geôles libanaises, sous prétexte qu’il y a parmi eux des Syriens, les autorités libanaises ont commencé à chercher un moyen pour aller dans ce sens. Il est vrai que la plus grande partie de ces prisonniers sont détenus depuis des années sans procès ni jugement et qu’il est donc temps de trouver une solution juridique à cette injustice. En tout cas, Ahmad el-Chareh a une influence potentielle sur certains milieux libanais et lui-même ne cache pas sa proximité avec les autorités turques. C’est sans doute pourquoi les autorités libanaises ont décidé de dialoguer avec la Turquie, en parallèle à l’établissement de relations normales avec les nouvelles autorités syriennes. Mais de là à dire que la Turquie pourrait prendre la place de la Syrie sur la scène libanaise, il y a un grand pas que personne ne veut franchir. Ni les Turcs sont prêts à le faire, ni les autres États arabes sont prêts à laisser la place libanaise. Au contraire, avec l’installation d’un régime proche de la mouvance des Frères musulmans en Syrie, plusieurs États arabes recommencent à s’intéresser au Liban.





