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La Turquie perturbe les efforts européens pour couper le robinet de pétrole russe

L’Opinion, le 29/12/2025

 

L’UE renforce la surveillance des installations de stockage en Turquie et envisage des sanctions contre la totalité de ses ports pétroliers

 

 


Le port de Sheskharis, plaque tournante essentielle pour l’industrie pétrolière russe, se trouve en face de la Turquie, de l’autre côté de la mer Noire.  –  /AP/SIPA//AP/SIPA

 

Plusieurs fois par mois, des tankers déchargent des dizaines de milliers de barils d’hydrocarbures dans le terminal de stockage turc de la ville portuaire de Mersin. La grande majorité des navires viennent directement de Russie.

Cette pratique se développe depuis l’entrée en vigueur des sanctions occidentales censées priver la Russie des pétrodollars qui financent sa guerre en Ukraine.

L’UE surveille désormais de plus près ce terminal et d’autres installations pétrolières, et envisage de sanctionner les ports qu’elle soupçonne de servir de porte dérobée à l’acheminement du carburant russe vers les pays européens.

Cette décision s’inscrit dans le cadre des efforts de l’UE pour intensifier la pression sur la Russie, dont les exportations énergétiques font tourner l’économie.

La multitude de sanctions occidentales infligées depuis le début de la guerre en 2022 a perturbé la machine énergétique russe, mais le pétrole continue de couler à flots, en grande partie via la Turquie.

Ankara est le plus grand acheteur de produits pétroliers russes, notamment de diesel et d’autres carburants, et l’un des plus gros importateurs de brut russe derrière la Chine et l’Inde. Le président Trump a demandé à la Turquie et à la Chine de cesser ces échanges commerciaux et a imposé des droits de douane à l’Inde sur ses achats.

En février 2023, lorsque l’UE a interdit les importations de produits pétroliers en provenance des ports russes, les tankers ont afflué vers la Turquie. Avant les sanctions, le terminal de stockage de Mersin, géré par une entreprise peu connue (Turkis Enerji), n’enregistrait pratiquement aucun trafic maritime. Quelques jours après l’entrée en vigueur des sanctions, le terminal a reçu sa première cargaison russe depuis au moins cinq ans, selon les données de la société de suivi des navires Kpler.

Cette année, Turkis Enerji a réceptionné près de 6,5 millions de barils de produits pétroliers, principalement du diesel, dont 5,5 millions provenaient de Russie pour environ 500 millions de dollars, selon les données de Kpler analysées par le Wall Street Journal et le Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA). Le terminal a exporté 4,4 millions de barils vers l’UE en 2025, soit plus de quatre fois le volume importé de pays non russes, ce qui signifie que ses expéditions vers l’Union européenne contenaient très probablement des produits russes, estiment les analystes.

Tufan Ayrik, directeur général de Turkis Enerji et copropriétaire de la société, affirme que son terminal n’a jamais stocké de carburant russe. Interrogé sur les 5,5 millions de barils de carburant qui, selon les données de Kpler, sont arrivés de Russie au terminal de la société dans la baie de Mersin cette année, M. Ayrik a répondu qu’il ne pouvait pas parler de ses clients.

Les raffineries russes ont expédié pour environ 50 milliards de dollars de diesel et d’autres carburants vers la Turquie depuis le début des sanctions. Ces exportations de carburant ont représenté environ 10 % des revenus pétroliers de Moscou et 7 % du total de ses revenus énergétiques sur cette période, indique le CREA, qui surveille les échanges énergétiques russes.

Les expéditions depuis les terminaux turcs vers l’UE ont plus que doublé pour atteindre environ 24 milliards de dollars au cours de la même période, selon l’analyse du CREA.

Un terminal de stockage situé sur la mer de Marmara et propriété du distributeur turc Opet est à présent le principal carrefour mondial pour les produits raffinés russes en termes de nombre d’expéditions, d’après les données de Kpler. Quelque 10 milliards de dollars de carburants russes y ont transité depuis le début des sanctions, et certains des principaux acheteurs de carburant provenant de ce terminal sont des entreprises basées dans l’UE, révèlent ces données.

Les enquêteurs européens chargés de la lutte antifraude décortiquent les données sur le commerce, mais sans parvenir à prouver que le carburant russe entrant dans le réseau de ports pétroliers turcs est acheminé vers l’UE, d’où la difficulté d’appliquer les sanctions.

La Turquie n’autorise pas les enquêtes approfondies sur les flux de produits transitant par ses ports pétroliers, précisent les responsables européens.

« Les enquêteurs devraient suivre le flux des produits pétroliers entre les différents tankers, ce qui exigerait bien sûr des ressources et une coordination importantes [de la part de la Turquie] », explique Pablo Tedo Murua, chef du service des douanes et du commerce au sein de l’Office européen de lutte antifraude (Olaf ), qui examine les échanges d’énergies russes.

Les ministères turcs des Affaires étrangères et du Commerce ont refusé d’apporter un commentaire. Ankara ne soutient pas les sanctions occidentales contre Moscou, de sorte que ses achats de produits pétroliers russes n’enfreignent pas sa législation. Le gouvernement cherche à préserver ses liens avec le Kremlin, bien qu’il fournisse des drones et d’autres armes à l’Ukraine.

Opet affirme proposer des services de stockage à ses clients et ne pas être propriétaire des produits qui transitent par ses installations. « Opet ne travaille pas avec des parties sanctionnées et ne mène aucune activité susceptible d’entraîner des sanctions à son encontre », souligne une porte-parole de la société.

Cibler les ports eux-mêmes faciliterait l’application des sanctions, mais cela risquerait de créer des tensions avec la Turquie, pays allié de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord.

Les tentatives de l’Occident pour étouffer les exportations énergétiques russes, notamment par le plafonnement des prix et les mesures restrictives contre la « flotte fantôme » du Kremlin, perturbent l’économie russe, mais ne freinent pas sa machine de guerre. Les mesures visant à éliminer les dernières voies d’accès du marché russe s’accélèrent.

Le 15 décembre, l’UE a sanctionné deux négociants pétroliers concurrents qu’elle accusait de jouer un rôle majeur sur le marché clandestin de l’énergie russe.

L’administration Trump, qui a exhorté l’UE à cesser toute importation de carburant de Russie, a imposé des sanctions aux deux plus grandes compagnies pétrolières russes cet automne dans le cadre d’une intensification des efforts du président américain pour mettre fin à la guerre en Ukraine.

L’UE a accepté de ne plus acheter de gaz naturel liquéfié russe d’ici à la fin de 2026 et d’interdire l’importation de gaz russe par gazoduc d’ici à novembre 2027.

L’une des sanctions énergétiques les plus radicales de l’Europe devrait frapper Moscou le 21 janvier, date à laquelle entrera en vigueur l’interdiction d’importer des produits pétroliers raffinés à partir du brut russe dans d’autres pays, principalement l’Inde, la Chine et la Turquie. Les responsables de l’UE veulent ainsi obliger les importateurs à prouver que leurs cargaisons de produits raffinés ne proviennent pas de l’or noir russe.

Cependant, l’Union européenne aura du mal à faire respecter cette interdiction en raison des nombreux terminaux de stockage, intermédiaires et raffineries qui compliquent la traçabilité des carburants entrant sur le continent. En Turquie, parmi les entreprises impliquées dans le commerce du pétrole russe, on trouve aussi bien des sociétés obscures, comme Turkis Enerji, que certaines des plus grands groupes du pays, notamment Koç, un conglomérat familial qui détient 50% du capital d’Opet.

Koç est la seule entreprise turque à figurer dans le classement Fortune Global 500.

La Turquie est également un gros client du brut russe, en plus des produits raffinés qui transitent par ses terminaux de stockage. Ses importations massives de produits raffinés russes servent aussi à répondre à la demande intérieure. Les raffineries turques, qui dépendent fortement du brut russe, peuvent alors exporter davantage de produits vers l’UE, indiquent des analystes. Lors d’une visite du président turc, Recep Tayyip Erdogan, à la Maison Blanche en septembre, Donald Trump a insisté pour qu’il cesse d’acheter du pétrole russe.
Les entreprises qui transportent le pétrole russe à travers le monde réalisent une marge de 10% à 20% entre le prix des produits pétroliers provenant de Russie, que Moscou doit vendre à prix réduit, et le prix du marché en Occident, ajoutent les
analystes.

Ces transactions sont généralement facilitées par un réseau d’intermédiaires en perpétuelle évolution, souvent basés à Dubaï, qui sont prêts à prendre le risque de commercialiser le pétrole russe malgré les sanctions occidentales. Les gouvernements en ont sanctionné des dizaines, mais de nouveaux ont vu le jour, malgré les efforts déployés pour enrayer ce commerce.

Les mesures prises à l’encontre des installations par lesquelles transitent les produits pétroliers russes sont plus efficaces. Cette année, lorsque l’UE a sanctionné la raffinerie de Vadinar, en Inde, détenue à 49 % par le géant russe Rosneft, ses livraisons vers l’Union européenne ont été interrompues. Vadinar a alors commencé à envoyer ses cargaisons vers des marchés moins rentables, notamment vers des terminaux turcs qui sont actuellement sous la surveillance de l’UE. Le mois dernier, un navire sous sanction a déchargé 36 000 barils de diesel provenant de Vadinar sur une autre plateforme offshore à Mersin, indique Kpler.

Récemment, un pétrolier battant pavillon turc a transporté pour près de 20 millions de dollars de diesel du port russe de Sheskharis en mer Noire, vers le terminal d’Opet dans la région de Marmara, où il est arrivé le 29 octobre, selon les données de Kpler.

Le 4 novembre, le même navire a quitté le terminal avec une quantité similaire de produits raffinés à destination d’une raffinerie située à Corinthe, en Grèce, appartenant au groupe Motor Oil.

« Ils ont déchargé leur cargaison dans notre terminal uniquement dans le cadre d’un service de stockage pour l’un de nos clients, puis elle a été transférée à un tiers à la date indiquée », explique la porte-parole d’Opet, l’un des plus grands exploitants de stations-service en Turquie.
Koç a renvoyé à la déclaration d’Opet et a refusé de s’exprimer davantage à ce sujet.

Le groupe Ozturk, qui détient les 50 % restants d’Opet, n’a pas répondu aux demandes de commentaires.

Selon Kpler, c’est Motor Oil Group qui a acheté la cargaison. Cette société grecque, l’un des plus grands raffineurs d’Europe du Sud, est depuis quelques années le plus gros acheteur de produits raffinés turcs sur le continent, et a fortement augmenté ses achats depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en février 2022. Auparavant, elle était l’une des principales destinations européennes des exportations de carburant russe.

« Motor Oil Hellas n’achète, ne transforme ni ne commercialise de pétrole ou de produits russes », déclare la société. « Toutes ses importations sont certifiées comme provenant de pays non sanctionnés. » Motor Oil n’a pas répondu à une demande de commentaires concernant l’organisme chargé de délivrer cette certification.

Des mesures plus strictes seront probablement nécessaires pour mettre un sérieux coup de frein à la demande mondiale de pétrole russe, comme un moratoire sur les importations de diesel et d’autres carburants en provenance de Turquie. « La seule façon efficace d’y parvenir est d’interdire les importations de produits pétroliers des pays qui utilisent du pétrole russe », explique Martin Vladimirov, analyste au Center for the Study of Democracy, qui suit les expéditions d’énergie russe. Il ajoute que l’Europe « doit durcir la répression au niveau des Etats membres et se doter d’une autorité paneuropéenne capable de s’attaquer concrètement à plusieurs dossiers ».

 

â—Š  

 

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