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Le Monde, le 28/01/2026
Par Benjamin Roger
A une période où Bamako subissait de plein fouet le blocus sur le carburant imposé par le Groupe de soutien de l’islam et des musulmans (GSIM, la filiale sahélienne d’Al-Qaida), la bonne tenue de l’événement a eu valeur de symbole. Celui d’un partenaire, la Turquie, qui ne lâche pas ses alliés, même dans les pires moments. Drones de surveillance, fusils-mitrailleurs, pistolets automatiques… En cette mi-novembre 2025, alors que la junte au pouvoir peinait à remplir les stations-service sous la pression djihadiste, se tenait au parc des expositions de la capitale le Bamex 2025, un salon de l’industrie de défense turque.
Trois jours durant, les principales sociétés d’équipement militaire turques ont vanté la qualité de leurs produits. Et rappelé que le Mali était un de leurs meilleurs clients africains depuis que la junte, dirigée par le général Assimi Goïta, en a pris la tête lors d’un putsch, en août 2020. Déployant déjà son soft power dans le pays à travers divers échanges commerciaux, des ONG et des écoles islamiques, la Turquie s’est, comme la Russie, engouffrée dans la brèche sécuritaire ouverte après le renvoi, en 2022, de l’armée française par les militaires au pouvoir.
« Les Turcs se moquent des questions de démocratie et de droits humains. Ils surfent sur le discours antioccidental en vogue en Afrique pour se positionner comme un partenaire alternatif. Ce qui les préoccupe d’abord et avant tout, c’est de faire du business, de préférence en cash. Si la junte malienne est une bonne cliente – et elle l’est –, ils continueront à lui vendre leur matériel militaire », estime un bon connaisseur des arcanes des pouvoirs sahéliens.
Pour les autorités maliennes, la Turquie se révèle d’abord un précieux fournisseur de drones. Au cœur de leur stratégie de guerre totale contre les groupes djihadistes et indépendantistes figurent ces vecteurs aériens, dont l’armée malienne était jusqu’alors dépourvue, qui permettent d’observer l’ennemi du ciel, de le frapper, mais aussi d’alimenter la propagande.
« Opacité la plus totale »
Les premiers aéronefs, des Bayraktar TB2, de la société Baykar, sont arrivés au Mali à la fin de 2022. « Avant, nous n’avions jamais eu de matériel turc. Ces drones ont rapidement eu un fort impact opérationnel. Mais ils ont aussi causé des dommages collatéraux et ont rendu les troupes au sol plus dépendantes d’une couverture aérienne », analyse un officier malien, qui a requis l’anonymat.
Viendront ensuite, à la fin de 2024, deux drones de plus grande envergure, les Akinci, fournis par le même constructeur – dont un a été abattu par l’Algérie, le 1er avril 2025, au-dessus de la zone frontalière entre les deux voisins. Pour faire voler cette flotte d’engins, des dizaines de militaires maliens sont envoyés par petits groupes au centre de vol et d’entraînement de Baykar, à Kesan, dans le nord-ouest de la Turquie. Sur place, ils sont formés pendant trois à quatre mois, puis reviennent au Mali avec des techniciens turcs.
Consécutivement aux drones, l’industrie de défense turque entend désormais fournir de l’armement et des équipements légers aux forces armées maliennes, tels ceux qui leur ont été présentés lors du Bamex 2025. « Le matériel des Turcs est neuf, de bonne qualité et très apprécié de nos hommes. En plus, ils sont cordiaux, viennent avec leurs interprètes et n’ont pas l’esprit de domination que pouvaient avoir les Français. Ils procèdent aussi parfois à des évacuations sanitaires vers la Turquie », confie un haut gradé malien.
Ankara ne se contente pas de fournir des drones : elle dépêche aussi discrètement des instructeurs auprès des forces armées maliennes. En novembre 2024, Canik Academy, la structure de formation du groupe Samsun Yurt Savunma, une entreprise d’armes turque, a diffusé une vidéo sur les réseaux sociaux montrant une de ses équipes encadrant et entraînant des soldats maliens à Bamako. Ces images ont beau avoir été supprimées depuis par leurs auteurs, les interrogations demeurent sur les missions remplies par les paramilitaires turcs au Mali et, en particulier, autour du général Assimi Goïta.
Plusieurs sources militaires ou sécuritaires occidentales et maliennes ont affirmé au Monde que, depuis la fin de 2024, quelques dizaines d’éléments turcs font partie de l’imposant dispositif de sécurité du chef de la junte malienne et forment ponctuellement son corps d’origine, les forces spéciales. Leur présence au cœur du pouvoir, qui met à mal la doctrine souverainiste que prônent les autorités, est soigneusement tenue secrète.
« Ils sont très discrets. Ils sont toujours couverts et encagoulés quand ils sortent », affirme une source. Ces paramilitaires turcs seraient notamment présents à Kati, ville garnison et fief de la junte, située à une quinzaine de kilomètres au nord de Bamako, où réside le général Goïta, et dans le palais présidentiel, sur la colline de Koulouba, dont l’accès a été nettement restreint par d’importants travaux de sécurisation réalisés ces derniers mois. « Tout ce qui concerne les paramilitaires, qu’ils soient russes ou turcs, ne figure nulle part dans les budgets de l’Etat. Cela est géré dans l’opacité la plus totale, directement par les cadres de la junte », dénonce un ancien ministre, devenu opposant.
Place grandissante
Ce recours aux Turcs est aussi perçu par plusieurs observateurs comme un signe de la rivalité croissante entre Assimi Goïta et le général Sadio Camara, l’influent ministre de la défense. Russophile, c’est lui qui, à la fin de 2021, avait été le grand artisan de l’arrivée des mercenaires du groupe russe Wagner dans son pays – remplacés par les hommes d’Africa Corps, le dispositif du ministère de la défense russe pour l’Afrique, en juin 2025.
Il est, depuis, l’interlocuteur malien numéro un des Russes et considéré comme l’homme de Moscou à Bamako. En se tournant vers Ankara, le général Goïta serait à la recherche de son propre partenaire étranger privilégié, ressource indispensable pour espérer durer dans le jeu politique interne.
D’autres sources militaires voient en la Russie et la Turquie des partenaires complémentaires plutôt que des rivales. La première, fournisseuse historique de l’armée malienne, demeure de loin la première alliée de la junte au pouvoir en lui fournissant des hommes – environ 2 000 membres d’Africa Corps seraient présents dans le pays, selon des estimations occidentales –, des avions, des hélicoptères ou encore des blindés.
« Aucun pays ne peut rivaliser avec la Russie au Mali. Nous sommes devenus l’une des armées ouest-africaines les mieux équipées grâce à elle », estime le haut gradé précité. Avec ses drones et potentiellement, bientôt, ses armes et équipements légers, la Turquie, elle, joue les seconds rôles, mais occupe une place grandissante dans le dispositif sécuritaire malien.
Ankara, qui fournit également des drones armés au Burkina Faso et au Niger, lesquels forment avec le Mali l’Alliance des Etats du Sahel, se sert aussi de son partenariat militaire avec les juntes sahéliennes pour pousser ses pions dans la région. A l’instar de la Russie et de la Chine, la Turquie lorgne les ressources minières locales, en particulier l’or, dont le cours a explosé ces derniers mois pour dépasser 5 200 dollars (4 350 euros) l’once.
Au Niger, elle mène, à travers sa société publique MTA International Mining, des explorations aurifères dans la région d’Agadez et ambitionne d’y démarrer, dans le courant de 2026, sa première production d’or à l’étranger.
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