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Le Monde, le 26/02/2026
Par Nicolas Bourcier (Istanbul, correspondant)
Signée par 168 intellectuels, artistes et représentants d’associations professionnelles, la pétition critique une directive du ministère turc de l’éducation nationale recommandant notamment d’emmener à la mosquée les enfants de 4 à 6 ans, accompagnés de leurs enseignants.
La réaction du chef de l’Etat n’a pas tardé, et elle est musclée. Six jours après la publication d’un texte intitulé « Défendons ensemble la laïcité » signé par 168 intellectuels, artistes et représentants d’associations professionnelles critiquant une directive du ministère de l’éducation nationale turc instaurant de nouveaux programmes religieux à l’école pendant le ramadan, Recep Tayyip Erdogan a dénoncé, mercredi 25 février, le « fanatisme » de pétitionnaires « aux déclarations infâmes ». Une plainte a été déposée contre eux au nom du gouvernement, rouvrant un énième chapitre de l’inusable querelle sur la laïcité en Turquie.
Devant le groupe parlementaire de sa formation islamo-conservatrice, le Parti de la justice et du développement (AKP, au pouvoir depuis 2002), le président a déclaré : « Pourquoi cela vous dérange-t-il que nos enfants apprennent la prière et le jeûne ? Pourquoi cela vous dérange-t-il qu’ils chantent des hymnes ensemble dans les cours de récréation ? Cessez de vous cacher derrière le concept de laïcité. Si cela dérange quelqu’un, qu’il aille donc s’interroger sur son appartenance à ce pays, à ce drapeau et à cette terre. » Rappelant que la Constitution stipule que chaque citoyen a le droit de développer son bien-être spirituel, M. Erdogan a ajouté au sujet de la circulaire du ministère : « Ce qui a été fait est correct, approprié, légal et conforme à l’atmosphère spirituelle du ramadan. »
La directive signée par le ministre de l’éducation, Yusuf Tekin, a été envoyée le 12 février, une semaine avant le début de ce mois sacré particulièrement important dans l’islam, aux gouvernorats des 81 provinces du pays. Elle suggère d’organiser des événements sur le thème du ramadan dans les écoles primaires et de proposer des rencontres informelles autour de l’iftar (rupture de jeûne) au sein des établissements, dans les collèges et lycées. La directive suggère de mettre en place, dans les écoles, des tables d’iftar communes avec la participation des familles. Elle recommande également d’emmener à la mosquée les enfants de 4 à 6 ans, accompagnés par leurs enseignants. C’est ce dernier point qui a provoqué les plus vives réactions.
« Siège réactionnaire de la charia »
Dans le court texte de la pétition, les signataires, parmi lesquels figurent la célèbre actrice Müjde Ar, l’écrivaine Ayse Kulin et le journaliste d’investigation Timur Soykan, soulignent que « défendre la laïcité n’est pas un crime ». Ils estiment que la Turquie est « sous le siège réactionnaire de la charia », que « le régime politique islamiste entraîne, pas à pas, le pays dans le bourbier réactionnaire du Moyen-Orient », et que « les efforts visant à démanteler progressivement le système éducatif laïque ont pris de nouvelles proportions ». La pétition se termine par un « Nous ne nous soumettrons pas aux ténèbres ! »
Les détracteurs de la directive craignent que celle-ci entraîne des pressions sur les élèves. Le ministère de l’éducation et M. Erdogan ont eu beau rappeler que ces nouvelles activités seront planifiées chaque semaine « dans le respect de la confidentialité, de la vie privée et sur une base volontaire », plusieurs voix se sont inquiétées de la mise en place d’un profilage des enfants et d’une séparation entre ceux qui jeûnent et ceux qui ne jeûnent pas.
Pour Kadem Özbay, président du Syndicat des travailleurs de l’éducation Egitim-Is, l’éducation publique ne saurait être façonnée par un agenda religieux. « Une école est une école. La manière dont l’éducation doit être menée est clairement définie, tant dans la Constitution que par les principes scientifiques et pédagogiques », a-t-il affirmé au site turc de la Deutsche Welle, rappelant que présenter la pratique religieuse de la majorité comme une « valeur fédératrice » risque de rendre invisibles les différentes croyances et les élèves non croyants.
« Former une génération pieuse »
La question de la place de l’islam dans la société et de ses rapports avec l’Etat (plus de 95 % des Turcs se considèrent comme musulmans, avec une tendance au recul de la pratique) a toujours été centrale dans le débat public, dès la création de la république par Atatürk, en 1923. Mais depuis une douzaine d’années, les autorités ne cachent plus leur orientation islamique.
Après les élections législatives de 2011, où l’AKP a obtenu près de 50 % des voix, plusieurs dirigeants du parti ont multiplié les références aux idéaux islamiques. L’année suivante, M. Erdogan a annoncé vouloir « former une génération pieuse », qui tiendra « dans une main un coran et, dans l’autre, un ordinateur ». La formule est devenue son mantra.
Pour la première fois, le pouvoir s’est mis à parler d’une réorientation de la société dans un sens islamique. En 2012, le gouvernement a fait adopter sa grande réforme de l’enseignement. Celle-ci a permis l’ouverture des collèges et lycées imam hatip (établissements d’enseignement secondaire professionnels publics, destinés à la formation du personnel religieux) et consacre leur expansion. Le nombre d’élèves inscrits dans ces écoles a été multiplié par dix depuis la réforme, passant de 60 000 à plus de 600 000.
La dernière circulaire du ministre Yusuf Tekin s’inscrit dans ce cadre. Elle prolonge cette orientation idéologique engagée depuis 2012. La pétition des 168 intellectuels a, elle, recueilli à ce jour près de 45 000 signatures.
â—Š
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