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Le Monde, le 23/07/2026
Par Céline Pierre-Magnani (Ankara, correspondance)
L’onde de choc provoquée par la mort d’un adolescent de 14 ans poignardé par d’autres jeunes en 2025 à Istanbul n’en finit pas de secouer la société turque. Le Parlement, qui avait renoncé à durcir les peines encourues par les mineurs en cas de crime, devrait reprendre les discussions, pour faire face au fléau du recrutement d’enfants par les gangs mafieux.
Les stores du salon ont été baissés en raison de la chaleur de ce début du mois de juin. Seul un filet de lumière perce dans la pénombre du petit appartement de Bakırköy, sur la rive européenne d’Istanbul. En tableau au mur, en photo sur la table basse, sur des magnets aimanté sur le réfrigérateur, le visage de Mattia Ahmet Minguzzi est omniprésent. Portraits d’un adolescent au regard doux, skateboard à la main ou écharpe du club de football Trabzonspor autour du cou.
Depuis le meurtre de son fils âgé de 14 ans, Yasemin Akıncılar Minguzzi, 48 ans, n’a jamais retrouvé le sommeil. L’adolescent a été poignardé, le 24 janvier 2025, en début de soirée, au milieu des passants d’un marché couvert du quartier de Kadıköy, sur la rive asiatique de la métropole. Les assaillants, que Mattia Ahmet ne connaissait pas, avaient le même âge que lui. Filmé par les caméras de surveillance, le drame a provoqué une onde de choc dans toute la Turquie.
« Ce sont des monstres, lâche la mère, au bord des larmes. Lors de la première audience au tribunal [le 10 avril 2025], les assassins de mon fils étaient assis face à moi et me regardaient fixement dans les yeux, sans ciller. Ils n’ont manifesté aucun regret d’avoir tué mon fils », enrage-t-elle. A l’issue du procès, deux des quatre assaillants de Mattia Ahmet Minguzzi ont été condamnés à vingt-quatre ans de réclusion criminelle pour « homicide volontaire sur mineur » : la peine maximale.
« Enfant poussé dans la criminalité »
Tout au long des pages du dossier d’instruction, les noms des meurtriers – Berkay Budak et Umutcan Baba – sont systématiquement suivis du sigle, SSÇ, pour suça sürüklenen çocuk (« enfant poussé dans la criminalité »). Ce terme juridique, désormais bien connu du grand public en Turquie, a été introduit dans le droit turc en 2005. Il implique un allègement des peines pour tous les mineurs.
« Nous avions déjà entendu parler du concept d’enfant entraîné dans la criminalité, je comprends qu’on puisse l’utiliser dans le cas d’un vol, mais pour un meurtre ? Je refuse d’employer ce terme ! Je continuerai de me battre pour que l’on cesse de l’utiliser. La loi doit changer », affirme la mère endeuillée, dans un regain de colère.
Son combat pour exiger que les peines des mineurs accusés d’homicide soient équivalentes à celles des personnes majeures lui vaut aujourd’hui de recevoir des menaces de l’entourage des assassins de son fils. Elle tend son téléphone pour montrer la dernière vidéo que sa sœur a reçu d’un numéro étranger : un adolescent gît sur le dos, inanimé, lorsqu’une main munie d’un couteau de boucherie apparaît brusquement dans le cadre pour lui trancher la gorge d’un geste précis. « Ils menacent de faire la même chose à mon neveu », lâche-t-elle.
Relever le plafond des peines
Selon l’Institut statistique de Turquie, le nombre de mineurs interpellés pour tous types d’infractions a presque doublé entre 2014 et 2024, passant de 117 000 à 203 000. D’après le ministère de l’intérieur, 15 % des affaires de meurtres ont impliqué des mineurs en 2025. Pour les autorités, les recrutements de mineurs par des réseaux criminels seraient à l’origine de cette augmentation.
Il préfère saluer les recommandations du rapport mentionnant la mise en place d’une politique « préventive », « protectrice », axée sur la « réhabilitation », ou encore la préconisation d’une meilleure prise en charge psychosociale des mineurs, ainsi qu’un meilleur accompagnement des « familles à risque économiquement défavorisées ».
Aggravation de la grande pauvreté
Mais les conclusions du rapport parlementaire interrogent sur les moyens dont disposent les pouvoirs publics pour mettre en place de telles politiques de prévention dans un contexte de crise économique, d’aggravation de la grande pauvreté et de difficultés budgétaires. Les professionnels de santé, les enseignants ou les travailleurs sociaux s’alarment, depuis plusieurs années, du manque de crédits qui leur sont alloués et du déficit de coordination entre les institutions.
« Mes profs savaient que j’étais mêlé à des réseaux criminels, mais je n’ai jamais obtenu d’aide de leur part. Ils m’ont surtout jugé », confirme Erdem (le prénom a été modifié), 21 ans, qui a intégré un gang mafieux à l’âge de 12 ans. Malgré sa carrure imposante – il frôle le mètre quatre-vingt-dix –, il semble encore embarrassé par la timidité de l’enfance. Délinquant repenti, il a accepté de rencontrer M Le magazine du Monde dans un café d’un grand centre commercial de Bayrampaşa, un quartier défavorisé d’Istanbul.
« Pour entrer en contact avec un réseau mafieux, il suffit d’avoir un ordinateur », affirme-t-il. Très à l’aise en informatique, il a commencé à 12 ans par vendre à des inconnus des données personnelles récupérées illégalement sur Internet. Impressionnés par son efficacité, ses correspondants lui confient une nouvelle mission : transporter et remettre des armes à feu à des acheteurs contactés sur des applications de messagerie cryptée. « C’était assez risqué, car les distances que je parcourais étaient importantes et j’aurais pu être contrôlé par la police, mais j’ai eu de la chance, je n’ai jamais été attrapé. »
L’adolescent poursuit ses activités pour le compte d’un petit gang jusqu’à ce que son chef soit arrêté, en 2022 ; il a alors 17 ans. Il raconte le parcours d’un enfant livré à lui-même, des parents et des frères absents. « J’étais un élève plutôt marginalisé à l’école. Mais quand mon activité a commencé à se savoir, ma réputation a changé. Au fond, je n’ai pas fait ça pour l’argent. C’était plutôt une question d’autorité, de statut et d’influence », admet-il, avec le recul. Depuis, il a entamé des études en communication et assure avoir coupé tout contact avec ces réseaux.
Comme Erdem, une partie de la jeunesse turque souffre d’absence de reconnaissance et de perspectives. D’après un rapport de l’Unicef sur le « bien-être des enfants dans les pays riches » de 2020, seuls 53 % des adolescents de 15 ans se déclaraient « satisfaits » de leur vie en Turquie (contre 80 % en France).
« Les difficultés économiques sont un premier facteur, et puis l’absence de méritocratie. Aujourd’hui, pour la majorité des enfants, accéder à une éducation de qualité est très difficile », explique le psychologue clinicien Serkan Kahyaoğlu, qui forme le personnel des établissements pénitentiaires pour mineurs. « Les enfants issus des milieux socio-économiques les plus défavorisés n’ont plus la possibilité de rêver leur avenir », conclut-il.
Fin juin, le Parlement turc a finalement renoncé à faire adopter le durcissement des peines. Du moins dans l’immédiat, car les discussions continuent. Le ministère de la justice a adressé une circulaire à tous les procureurs du pays, le 22 juin, pour mieux coordonner la lutte contre les réseaux criminels – notamment les fameux gangs recruteurs de jeunes –, et alourdir les peines en cas d’exploitation de mineurs.
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