La langue turque foisonne d’images et Recep Tayyip Erdogan sait en jouer contre ses rivaux. Le 17 janvier, alors qu’un tribunal venait d’envoyer en prison le maire du quartier de Besiktas, fief de l’opposition dans la mégapole d’Istanbul, le président prévenait : « Les gros radis sont encore dans le sac. » On dirait, en français : « ce n’est que le début », « le pire reste à venir ». La menace s’adressait au Parti républicain du peuple (CHP), premier parti d’opposition, vainqueur des élections locales de l’an dernier. Elle désignait surtout le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, élu du CHP.
Le 5 février, le parquet d’Istanbul a requis contre lui plus de sept ans de prison et l’interdiction d’exercer tout mandat politique en raison de ses déclarations à l’encontre d’un procureur. D’autres propos lui ont valu, en décembre 2022, une condamnation à une peine similaire (prison et inéligibilité) qui risque à tout moment d’être confirmée en appel. Sans oublier une procédure pour trucage d’appel d’offres et plusieurs enquêtes en cours d’instruction. Bien placé pour se présenter à la prochaine présidentielle, en 2028, Ekrem Imamoglu pourrait donc en être privé, tandis que Tayyip Erdogan, qui n’est plus censé concourir, cherche un moyen de prolonger ses 23 ans de règne.
En attendant de sortir les « gros radis » de sa sacoche, le chef de l’État turc redouble de pressions sur l’opposition au sens large. Journalistes, avocats, personnalités politiques et du monde culturel… La justice, ces dernières semaines, poursuit et arrête à tout-va. Les motifs ne manquent pas : « propagande terroriste », « insulte contre un officiel », « menaces »… Les profils, parfois, interpellent. Comme cette femme, célèbre agent de stars, incarcérée le 28 janvier pour « aide à une tentative de renversement du gouvernement » (les manifestations du parc Gezi, qui remontent à l’été 2013). Ou encore Melisa Sözen, une actrice bien connue, interpellée pour avoir joué le rôle d’une combattante kurde dans la série française Le Bureau des légendes. Les épisodes incriminés sont sortis en 2017.
Négociations avec Öcalan
Ces signes, et quelques autres, font dire à la politologue Seren Selvin Korkmaz que le pouvoir turc est en train de « construire un nouveau socle politique » dans le but, évident, de se perpétuer. « N’oublions pas que l’alliance présidentielle, composée du Parti de la justice et du développement (AKP) et de son allié du Parti d’action nationaliste (MHP), a remporté très difficilement les élections de 2023 », rappelle la directrice de l’institut IstanPol. « Le pouvoir, par ailleurs, a perdu les municipales de 2024, dans une défaite qu’on pourrait qualifier de déroute. Erdogan a donc besoin d’élargir sa coalition, d’une façon ou d’une autre. »





