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Le Figaro, le 03/08/2026
Par Alexia Kefalas, à Athènes
DÉCRYPTAGE – En choisissant de s’en remettre à Israël pour sa défense anti-aérienne, Athènes a suscité l’ire d’Ankara.
Dans le chant XVIII de l’Iliade, Achille, humilié par Agamemnon, refuse de combattre. Son ami Patrocle emprunte alors son bouclier pour effrayer les Troyens, mais tombe sous les coups d’Hector. Thétis, mère éplorée d’Achille, supplie le forgeron Héphaïstos de forger à son fils une parure nouvelle et un bouclier invincible. Ce n’est sans doute pas un hasard si Athènes a baptisé son nouveau système de défense antiaérienne « Bouclier d’Achille » : comme le héros homérique, la Grèce s’estime sans doute humiliée par un voisin turc toujours plus provocateur, et a choisi de se forger une armure dissuasive.
Depuis plusieurs jours, « les menaces directes » de Recep Tayyip Erdogan font la une de la presse grecque. Le président turc – qui a dépêché à Athènes, Ibrahim Kalin, le chef du renseignement turc – multiplie les mises en garde : il somme Athènes de – renoncer à armer ses îles de la mer Égée et s’étonne du rapprochement militaire avec Israël, qu’il juge inacceptable pour l’équilibre régional. Un ton belliqueux qui tranche avec la déclaration d’amitié gréco-turque de décembre 2023, laquelle promettait des « eaux calmes ». « L’été 2026 en aura eu raison, dans toute la région », observe Sotiris Dallis, professeur de relations internationales à l’Université de l’Égée. « Entre le pacte militaire signé à La Mecque, la polarisation autour d’Israël et les provocations turques envers l’ensemble de ses voisins, la mer Égée n’a rien d’une mer tranquille. » La pierre d’achoppement reste la relance du Great Sea Interconnector (GSI), câble sous-marin reliant la Crète à Chypre puis à Israël, gelé depuis deux ans face à l’opposition turque aux relevés au large de l’île grecque de Kasos. Le 5 août, le groupe français Méridiam en est devenu l’actionnaire majoritaire, ouvrant la voie aux études de fonds marins confiées à Nexans. La réponse d’Ankara est arrivée quelques jours plus tard en présentant un projet de parcs marins englobant des zones autour d’îles grecques sur lesquelles la Turquie ne dispose d’aucune souve raineté. « C’est une théorie turque contraire au droit international de la mer, que la Turquie n’a d’ailleurs jamais reconnu en refusant de signer la Convention de 1982 », souligne Sotiiris Dallis.
Un dispositif multicouche
Les chiffres illustrent l’escalade. Selon le ministère grec de la Défense, les violations de l’espace aérien par des appareils turcs sont passées de zéro en 2024, à 225 en 2025, puis à 433 depuis le début de l’année 2026, avec une nette recrudescence des incursions de drones.
Face à cette pression, Athènes a choisi d’accélérer son rapprochement avec Israël.
Lundi 31 août, la Grèce a signé avec Tel-Aviv un contrat de 3,035 milliards d’euros pour la composante antiaérienne du Bouclier d’Achille, l’un des plus importants accords d’exportation militaire de l’histoire israélienne. Athènes devient ainsi le premier pays de l’UE doté d’un système de défense aérienne complet « made in Israël ».
Le dispositif est multicouche : le Spyder AiO du groupe Rafael remplacera les vieux systèmes soviétiques Osa-AK et Tor-M1 face aux drones et aéronefs volant bas ; le Barak MX d’Israel Aerospace Industries et le système Fronde de David (David’s Sling) couvriront missiles de croisière et balistiques, épaulés par de nouveaux radars et un commandement unifié. Un second contrat, de 26 millions d’euros, porte sur des systèmes antidrones. L’ensemble s’inscrit dans une enveloppe globale de 4,2 milliards d’euros, présentée comme la réponse au gel des budgets militaires pendant la crise financière (2009-2018).
Mais cette nouvelle alliance divise. En préférant Israël, Kyriakos Mitsotakis prend un risque diplomatique en pleine rentrée politique. Une partie de l’opposition redoute qu’en s’équipant du même type de bouclier que l’État hébreu, la Grèce ne se retrouve malgré elle happée par la confrontation ouverte entre Israël et la Turquie. « Ce – bouclier renforce la dépendance de la Grèce envers le gouvernement de Benyamin – Netanyahou », dénonce la gauche radicale du parti Syriza dans un commu niqué. « C’est d’autant plus délicat que la Grèce dispose d’un accord stratégique de défense avec la France et n’a pas besoin de transférer toutes ses données à un pays non européen comme Israël », déplore Sotiris Dallis. La classe politique redoute l’escalade de trop avec la Turquie.
Reste à savoir si ce nouveau « bouclier » suffira à éteindre un incendie qui, dans l’Iliade d’Homère, avait fini par coûter la vie à celui qui l’avait emprunté.
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