“Ils veulent nous chasser à coups de dynamite”

Quand nous entrons dans le village à proprement parler, leur véhicule fait demi-tour. Plusieurs heures plus tard pourtant, alors que nous partons pour la ville voisine de Dicle, le pick-up blanc réapparaît. Selon le chef du village, la surface de la de zone prospection minière a été multipliée par vingt au fil des ans. “Deux villages vont être complètement détruits”, ajoute-t-il.

En 2022, le ministère de l’Environnement a approuvé l’extension de la mine de 25 à 530 hectares, malgré les récriminations des riverains. Plus de 200 hectares de forêt ont été abattus dans le cadre de cet élargissement alors que l’excavation se fait à coups de dynamite.

“Quand ils font détoner de la TNT [dans les collines], une épaisse couche de poussière recouvre le village entier,” témoigne Ahmet Ceylan, un autre villageois, qui travaillait dans les mines avant de prendre sa retraite. “Elle est pleine de plomb et de zinc, ce sont des métaux lourds, dangereux pour la santé. Nos arbres fruitiers et nos vignes sont complètement desséchés, nous ne récoltons presque rien.”

Les mines détruisent plus que leur mode de vie et leurs récoltes, s’offusquent les villageois, leur santé aussi est menacée. Ils sont persuadés que les métaux lourds présents dans la poussière sont responsables de la recrudescence de cancers, bronchites et autres maladies qui frappent le village. “Regardez Kirvan, s’exclame Mehmet Olgaç en désignant son ami assis en face de lui. Il a dû être opéré, ils lui ont retiré 35 % de son intestin. Il a failli y rester.”

“Face aux cancers, à la destruction des maisons, des troupeaux, des vignes et des ruches, de tous nos moyens de subsistances, les promesses d’emploi ne valent rien” , ajoute-t-il.

La défiance des habitants envers le gouvernement – profondément ancrée – n’est pas sans raison. Kurşunlu est l’un des milliers de villages à avoir été évacués de force par l’armée dans les années 1990, qui les suspectait d’aider ou d’abriter des guerriers du PKK.

Les 105 foyers que comptait alors le village ont migré ailleurs dans le pays, voire l’ont tout bonnement quitté. Depuis 2002, quelques-uns reviennent, mais ce sont surtout des personnes âgées. “Ce village a été vidé de ses habitants à la pointe du fusil en 1992, continue Mehmet Olgaç. Mais ils ont changé de système depuis. Désormais, ils se servent des mines, des forages pétroliers et des barrages hydroélectriques pour débarrasser le sud-est [de la Turquie] de ses habitants.”

 

“Avec des emplois pour tous, c’est l’espoir qui renaît”

A contrario, certains pensent que le développement de la région est le seul moyen d’assurer sa prospérité et sa stabilité. En effet, son PIB dépasse à peine la moitié du PIB régional moyen et le taux de chômage reste très élevé.

Selon Engin Yeşil, directeur de la Bourse du commerce de Diyarbakir, plusieurs entreprises nationales investissent déjà dans la région. Une paix durable attirerait les investissements d’envergures et les entreprises étrangères qui manquent à l’heure actuelle. “Une fois la paix assurée, le développement suivra et les investissements vont s’accélérer”, argue-t-il.

Après des années à voir la jeunesse partir pour l’ouest du pays, voire pour l’étranger, il espère que des chantiers d’ampleur pourraient, plus que mettre fin à l’exode, attirer différentes populations. Pour l’heure, ce sont les secteurs agricole et minier qui fournissent le plus gros des emplois à Diyarbakir. Mais la région abrite la majorité des réserves de pétrole du pays, certes limitées.

En mai 2025 pourtant, le ministre des Ressources naturelles et de l’Énergie Alparslan Bayraktar a assuré que “les cartes étaient rebattues” : de nouvelles études géologiques estiment que la région de Diyarbakir cacherait l’équivalent de 6,1 milliards de barils d’huile de schiste, soit 420 milliards de dollars, ou quinze ans d’approvisionnement pour le pays. Cette découverte fait suite à la récente ouverture de puits de pétrole sur le mont Gabar, près de la ville de Sirnak.

“Le fracas des armes qui résonnait à travers les montagnes a laissé place au bruit de la production,” s’est réjoui le 4 novembre le ministre sur les réseaux. Il a ajouté que l’exploitation de Gabar était l’incarnation la plus aboutie d’une “Turquie libérée de la terreur”.

Engin Yesil nourrit de grands espoirs pour le Projet d’Anatolie du Sud-Est (GAP), un plan de développement à 14 milliards de dollars entrepris par l’État. Grands travaux – le plus grand tunnel d’irrigation du pays – agriculture, tourisme, industrie : ce développement tous azimuts représenterait un demi-million d’emplois.

Selon lui, le développement du chemin de fer, censé désenclaver les régions kurdes en les reliant aux villes portuaires, est crucial pour la croissance économique, tout comme les barrages de Silvan et de Dicle Kralkizi.

“Quand nos barrages seront terminés, la région va développer son industrie et son économie,” assure-t-il. Ils pourraient amener 300 000 emplois en irriguant d’immenses surfaces agricoles, ce qui multiplierait les rendements par deux ou par trois. “Avec des emplois pour tous, c’est l’espoir qui renaît”.

Selon les estimations actuelles, pas moins de quarante villages seront engloutis une fois que le barrage de Silvan entrera en action. Voilà pourquoi les militants comme Ahmet Inan considère que le futur qu’envisage Engin Yeşil se ferait au détriment du mode de vie du peuple kurde et du processus de paix.

Selon lui, “certains hommes d’affaires kurdes de la région voient en ce processus l’occasion d’investir et de s’enrichir. Malheureusement, ils comptent de nombreux alliés au sein du barreau, de la mairie et du DEM [le parti prokurde].”

L’avocat dit avoir reçu des avertissements puis des menaces pour son travail militant. ’Ils veulent nous chasser d’ici, ils détruisent notre mode de vie’ : voilà ce que les habitants des villages nous disent. Si l’État turc ne transforme pas ses politiques en matière de barrages, d’énergie et d’exploitations minières, cette paix est vouée à l’échec.”