Comme chaque année, ce 10 novembre, la Turquie commémore la mort du fondateur de la République, Mustafa Kemal “Atatürk” – le “père des Turcs” en turc –, nom qu’il avait adopté en 1934 à la suite de la loi sur l’adoption des noms de famille, qu’il avait fait promulguer parmi ses grandes réformes modernisatrices.
Une partie importante de la population turque voue un véritable culte au héros de la guerre de libération et grand réformateur. Mais certaines minorités ethniques – notamment les Kurdes – se souviennent de sa violence dans l’unification d’un État-nation centralisateur.
Surtout, les plus conservateurs lui vouent une haine égale à l’adulation de ses partisans, les kémalistes, lui reprochant notamment d’avoir aboli le califat, poursuivi les confréries religieuses et tenté, au-delà de la simple laïcité, de séculariser la société turque. Tout en menant une vie privée dans laquelle il a collectionné les conquêtes féminines et consommé énormément d’alcool – il est mort en 1938 d’une cirrhose du foie, due à son penchant pour le raki, un alcool fort à base d’anis.
“Tu es un don de Dieu !” titre à la une le quotidien kémaliste Korkusuz, alors que des dizaines de milliers de personnes se pressent ce 10 novembre autour de son tombeau, à Ankara, ou sur les lieux de sa mort, au palais de Dolmabahçe, à Istanbul.
L’extrême droite nationaliste et laïque de l’Iyi Parti, considérant que la mémoire du fondateur n’était pas assez saluée par les autorités religieuses, avait décidé cette année d’organiser dans chaque province du pays des récitations religieuses dans les lieux de culte et des distributions de pâtisseries, comme le veut la tradition, applaudit le quotidien Nefes.
Cependant, c’est cette année la décision de la préfecture de Kocaeli, une région industrielle près d’Istanbul, de programmer dans toutes les mosquées du district une séance de prières et de récitations de textes religieux en hommage à la mémoire d’Atatürk qui a mis le feu aux poudres, rapporte le quotidien kémaliste Cumhuriyet. En Turquie, les mosquées sont la propriété de l’État, et les imams des fonctionnaires d’État employés par la Diyanet, la présidence des affaires religieuses, qui compte plus de 150 000 membres.
Manifestations islamistes
La direction locale de la Diyanet a obtempéré aux consignes de la préfecture, même si les syndicats de fonctionnaires religieux ont protesté contre la décision : “C’est la première fois qu’une telle mesure est prise. Tout cela ne sied pas à la Turquie d’aujourd’hui, les hommes de religion ne sont pas les marionnettes du kémalisme et des laïcards les plus intransigeants”, a ainsi protesté le représentant de la principale de ces organisations, rapporte le média en ligne Haber7.
Des manifestations islamistes contre cette décision ont eu lieu à Istanbul le 9 novembre, rapporte le média en ligne T24. Les protestataires ont brandi des pancartes énumérant les réformes de Mustafa Kemal jugées hostiles à la religion, comme la turquification de l’appel à la prière, la transformation de Sainte-Sophie en musée, la loi sur les couvre-chefs, etc.
Le 10 novembre, ce sont des membres de la confrérie radicale des aczmendiler qui ont protesté à leur tour, sous haute protection policière, dans la ville de Kocaeli, s’indigne le journal kémaliste Korkusuz.
Les protestataires n’ont pas été inquiétés, même si ce genre de démonstration est risquée, toute “insulte” au fondateur de la République étant en théorie toujours passable d’une lourde condamnation, comme le prévoit l’article 5816 du Code pénal turc. Dans la ville de Manisa, un homme qui avait arraché une affiche à la gloire de Mustafa Kemal a été interpellé, tandis qu’un autre homme qui appelait à manifester devant une des mosquées de Kocaeli a été arrêté à son domicile, rapporte la presse locale.
“Il n’utilisait pas la religion à des fins politiques, mais il a toujours porté la foi et Dieu dans son cœur”, croit savoir un éditorialiste du quotidien kémaliste Sözcü, qui s’indigne que “la Diyanet, qu’il a fondée lui-même, n’ait même pas jugé utile de consacrer un sermon du vendredi à sa mémoire”.
“Je ne pense pas que quelqu’un comme Mustafa Kemal aurait voulu de ces récitations”, estime pour sa part un éditorialiste du quotidien progouvernemental Star, qui ose ensuite une critique : “Il a tenté d’effacer l’islam de cette terre de Turquie sans pour autant y parvenir […], puis l’on a tenté à sa mort de faire du kémalisme la nouvelle religion du pays.”






