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Le Figaro avec AFP, le 26/05/2026
Par Anne Andlauer, Ã Ankara
Les supporters d’Ozgur Ozel, le président destitué du principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), scandent des slogans lors d’un rassemblement à Izmir, en Turquie. Berkcan Zengin / REUTERS
DÉCRYPTAGE – Après avoir été destitué par la justice, le dirigeant du principal parti d’opposition turc a été délogé du siège de son parti par la police. Ozgur Ozel dénonce un nouveau « coup » du président Erdogan contre ses adversaires en prévision des prochaines élections.
L’image est stupéfiante, et choquante pour beaucoup de Turcs : le siège du Parti républicain du peuple (CHP), le principal parti d’opposition, investi de force par la police anti-émeutes. C’était dimanche, au centre d’Ankara. À l’intérieur du bâtiment de verre et de béton, des militants fuyant les gaz lacrymogènes, un député en pleurs, le mobilier sens dessus dessous, des portes et des vitres brisées, des cris, la confusion totale. Et au douzième étage, barricadé dans son bureau, un homme : Ozgur Ozel, 54 ans, le dirigeant déchu. C’est lui que les policiers sont venus chercher, sur ordre des autorités mais à la demande de son prédécesseur à la tête du parti, Kemal Kiliçdaroglu, réinstitué par la justice.
Trois jours plus tôt, un tribunal avait destitué la direction du CHP, le parti créé par Mustafa Kemal Atatürk en 1923. Ozgur Ozel, leader de l’opposition turque, a donc été sommé par la justice et la police de céder la place à Kemal Kiliçdaroglu, en disgrâce depuis des années au sein de sa formation. Cette décision, inédite dans l’histoire de la République et de son parti fondateur, est un séisme politique. Ses conséquences seront lourdes sur l’avenir du pays et de l’opposition au président Recep Tayyip Erdogan, déjà très mise à mal.
« Une justice aux mains du pouvoir »
Sur le fond de l’affaire, la justice a donné raison le 21 mai à d’anciens cadres du CHP qui avaient dénoncé des « fraudes » lors d’un congrès fin 2023 – celui qui avait écarté Kemal Kiliçdaroglu. Le tribunal a jugé « nuls et non avenus » non seulement ce congrès, mais aussi toutes les décisions de sa direction depuis lors. « Je me révolte contre l’alliance de ceux qui veulent s’emparer du parti d’Atatürk et de ceux qui veulent livrer au pouvoir le parti d’Atatürk ! À partir d’aujourd’hui, le CHP sera dans les rues, sur les places, en marche vers le pouvoir ! », a clamé Ozgur Ozel, juste après avoir été délogé du QG du parti. L’opposant a saisi la Cour de cassation dans l’espoir, très mince et lointain, d’annuler cette décision.
Dans les rangs du CHP, la nouvelle est un coup de massue. La plupart s’attendaient à ce que la justice, tôt ou tard, s’en prenne à l’équipe dirigeante qui avait mené le parti à sa victoire historique aux élections locales de 2024, infligeant au président Erdogan sa première défaite dans les urnes depuis 2002. Mais beaucoup espéraient encore qu’Ozgur Ozel puisse se maintenir jusqu’à ce que le jugement devienne définitif. « Ce n’est pas une décision de justice, la justice est aux mains du pouvoir ! C’est une décision politique, c’est celle de Tayyip ! », dénonce Dilek, la cinquantaine, une adhérente du CHP présente devant le parti au moment de l’assaut.
Je me révolte contre l’alliance de ceux qui veulent s’emparer du parti d’Atatürk et de ceux qui veulent livrer au pouvoir le parti d’Atatürk ! À partir d’aujourd’hui, le CHP sera dans les rues, sur les places, en marche vers le pouvoir !
Ozgur Ozel
La colère vise autant Recep Tayyip Erdogan que Kemal Kiliçdaroglu. « Sous sa direction, entre 2010 et 2023, le CHP a perdu toutes les élections », rappelle Efsun, une militante de 26 ans. L’homme de 77 ans avait notamment échoué à la dernière présidentielle de mai 2023 contre Recep Tayyip Erdogan. « Et là , ce traître revient en léchant les bottes du pouvoir. Jamais le CHP ne gagnera avec lui. Quelle honte ! », s’indigne la jeune femme.
Pour le premier parti d’opposition, qui croule sous les enquêtes et les procès, le tableau est sombre. Sa direction est révoquée ; son candidat à la présidentielle et maire déchu d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, est en prison depuis plus d’un an pour des allégations de corruption, tout comme une vingtaine d’autres maires et des dizaines de membres du CHP. Ozgur Ozel, soutenu par une très large majorité des élus et par la base du parti, fustige ce qu’il considère comme des manœuvres du pouvoir pour empêcher l’opposition de battre le chef de l’État et son Parti de la justice et du développement (AKP) au scrutin qui aura lieu au plus tard dans deux ans, mais qui devrait être avancé à l’automne 2027.
« Ce qui se passe est très grave. Bien sûr, c’est un coup contre le CHP, mais c’est surtout un coup contre la République de Turquie et sa démocratie », estime Mehmet, encarté au parti depuis quarante-cinq ans. « Ça veut dire que le pouvoir, en utilisant la justice, prend le contrôle de l’opposition. La boussole d’un pays, c’est sa justice. Il n’y a plus de justice dans ce pays ! », s’emporte le militant.
La plupart des observateurs indépendants abondent : l’enjeu dépasse le sort du CHP et ses luttes internes. Il s’agit, pour l’actuel président, d’assurer son maintien au pouvoir en contrôlant et en soumettant son opposition, plutôt qu’en la supprimant. « Du point de vue du pouvoir, un CHP paralysé par les querelles internes, accaparé par les procès, dépensant son énergie à défendre sa légitimité plutôt qu’à se positionner comme une alternative au pouvoir, semble plus utile qu’un CHP purement et simplement dissous », écrit sur son compte X la politologue Seren Selvin Korkmaz.
Ça veut dire que le pouvoir, en utilisant la justice, prend le contrôle de l’opposition. La boussole d’un pays, c’est sa justice. Il n’y a plus de justice dans ce pays !
Mehmet, un militant du CHP
L’incarcération d’Ekrem Imamoglu, le populaire maire d’Istanbul et principal rival de Tayyip Erdogan, marquait déjà un tournant majeur pour le régime turc. « Il s’agissait d’une tentative de transition vers un autoritarisme hégémonique dans lequel les élections conservent une existence symbolique, mais où l’opposition ne peut rester dans le système que tant qu’elle ne représente pas une véritable menace », analyse la directrice de l’institut IstanPol. La décision de destituer la direction du CHP, non seulement victorieuse aux municipales de 2024 mais qui organise depuis un an des manifestations hebdomadaires dans toute la Turquie, est un autre moment charnière de cette fuite en avant autoritaire.
Ozgur Ozel, déchu de son fauteuil mais qui reste député du CHP, réclame l’organisation d’un congrès du parti sous quarante jours pour renouveler sa direction. Il a peu de chances d’être entendu par l’équipe actuelle, dont la priorité est de « faire le ménage » au sein de la formation. Le principal parti d’opposition turc risque donc de se diviser. Un nouveau parti pourrait voir le jour. Personne n’en sait rien à cette heure, et cette incertitude est en soi une victoire pour Recep Tayyip Erdogan.
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