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Marianne, le 21/06/2026
Par Mathieu Delcourt

Cinquième colonne
L’Algérie joue sur l’intime et la mémoire, la Turquie sur l’institution religieuse et le maillage associatif. Mais une même conviction les anime : une partie de la population française relève de leur autorité et peut servir de levier jusque dans les urnes.
On aurait tort de minimiser l’activisme des services algériens et turcs en France. Longtemps, Paris a fermé les yeux. « Une instruction non écrite avait été donnée pour que l’on tolère quelques excès, au nom de relations stratégiques entretenues par ailleurs », se souvient un ancien de la DGSI. Deux puissances pèsent de l’intérieur : l’Algérie et la Turquie.
Dès le premier mandat d’Emmanuel Macron, des notes alertaient sur l’ingérence turque. L’une, signée de la DGSI et classée « confidentiel défense », décrit une stratégie : écoles, associations, économie, ultranationalisme et, par-dessus tout, religion. La diaspora turque est la troisième communauté étrangère du pays : 500 000 personnes selon Paris, plus de 650 000 selon Ankara, dont 320 000 binationaux. C’est sur elle que le régime fait porter son effort. Non pour l’accompagner, mais pour l’encadrer.
Le cœur du dispositif est religieux : la DITIB, fédération religieuse turque liée à la Diyanet, l’administration des cultes d’Ankara. Les prêches seraient validés en Turquie. La structure fédère 270 lieux de culte, soit la moitié des mosquées turques de France, et l’État turc y rémunérait 151 des 300 imams détachés. La DGSI y voit un « puissant capteur de renseignements » : certains cadres auraient été en contact avec le MIT, le renseignement turc. Quant au CCMTF, visage institutionnel de l’islam turc en France, il n’aurait été qu’un « prête-nom » de la DITIB.
Implanter des relais locaux pour fabriquer un « vote turc »
Autour de ce noyau gravite une nébuleuse d’apparence anodine. Des enseignants sont envoyés En France dans le cadre des cours de langue d’origine. Selon la note, ils sont « tous inféodés à l’AKP », le parti du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, et seraient susceptibles d’offrir une couverture à des agents de renseignement. Le maillage se prolonge dans la diaspora avec l’UID, relais politique proche de l’AKP, le COJEP, association de lobbying franco-turque, et la YTB, bras public d’Ankara auprès des Turcs de l’étranger. Objectif : défendre l’image turque, organiser le vote et servir, au besoin, de relais d’influence. Les Loups gris, enfin, forment une réserve ultranationaliste qu’Erdogan sait mobiliser. En 2020, leurs militants avaient pris part aux violences contre des Franco-Arméniens à Décines (Rhône), puis à Vienne (Isère).
Reste l’ingérence la plus frontale. En 2018, à Sarajevo, Erdogan exhortait les expatriés à « jouer un rôle actif » dans les partis de leur pays de résidence. Aux élections municipales de 2020, des candidats franco-turcs étaient poussés sur le maximum de listes d’une même commune, afin que tout vainqueur embarque un relais acquis à Ankara. En 2026, selon nos sources, l’opération a été réitérée. S’y greffe la bataille du récit, menée par l’agence Anadolu et des médias acquis à Erdogan, dépeignant une France raciste, coloniale et « islamophobe ». La note se referme sur des « mesures d’entrave » qui seraient « d’ores et déjà engagées ». La DGSI tente de contrer ces relais, « mais l’Élysée et le Quai d’Orsay ne suivent pas toujours », glisse notre interlocuteur.
La méthode turque n’enrôle pas de personnalités nationales : elle implante des relais locaux pour fabriquer un « vote turc ». Pièce maîtresse : le Parti Égalité Justice (PEJ), fondé à Strasbourg en 2015, vitrine française de l’AKP. Une cinquantaine de candidats aux élections législatives de 2017, des dirigeants issus du COJEP, comme Sakir Colak ou Murat Yozgat, puis un essaimage sur d’autres listes municipales, en 2020 et en 2026. Plus trouble : des élus locaux comme Kadir Guzle, qui théorisait la captation d’un « vote musulman ». La DGSI estime que plusieurs profils locaux seraient acquis à Erdogan, certains étant soupçonnés d’entretenir des liens structurés avec le MIT. Reste un piège : les élus de partis classiques qui composent avec ces réseaux sans être pour autant « liés au régime ». La polémique sur la mégamosquée de Milli Görüs à Strasbourg, en relève. Complaisance n’est pas allégeance, mais elle offre au pouvoir d’Erdogan des relais supplémentaires.
Les « moudjahidines 2.0 » d’Alger
Avec Alger, la mécanique change. Moins institutionnelle, plus frontale. Le contentieux franco-algérien n’est pas une affaire de frontières. C’est une affaire de chair : familles, doubles nationalités, mémoire à vif. Le régime d’Abdelmadjid Tebboune en a fait son arme. Sa diplomatie ne parle pas seulement à l’État français : elle vise aussi des millions de citoyens traités comme une diaspora à mobiliser.
Premier levier : le réseau consulaire. Quand la France entretient une poignée de représentations en Algérie, Alger en aligne une vingtaine sur notre sol. Ce maillage n’administre pas seulement. Il quadrille, finance, surveille. Dès 2021, une note de la DGSI adressée à l’Élysée pointait du doigt « l’activisme des services algériens sur le territoire français ». Une autre, à Beauvau, évoquait leurs « nombreuses manœuvres agressives », menées « avec plus d’intensité depuis 2021 ». Un officier du renseignement intérieur y lit une bascule. « Avant, les Algériens se gardaient d’être agressifs chez nous, confie-t-il. Depuis Tebboune, tout a changé. Ils ne se comportent plus en amis. »
À ce maillage s’ajoute une arme plus souple : le récit d’une France éternellement coupable, ressorti à chaque crise pour souder l’opinion. Il irrigue les réseaux sociaux, où des influenceurs franco-algériens, dont le renseignement territorial a souligné la virulence, appellent la diaspora à devenir, selon la formule de Mehdi Ghezzar, chroniqueur des Grandes gueules, des « moudjahidines 2.0 ». Son épouse fut chargée, selon nos sources à la DGSI, d’enrôler Rima Hassan, l’égérie de LFI.
Mais le vrai talent d’Alger tient en une nuance : le régime ne fabrique pas d’élus, il en approche. Mieux, il tient registre de ses préférences. Tebboune aime nommer les « amis français de l’Algérie » : ceux qui, à ses yeux, défendent la nécessité d’un rapprochement. Dans cette catégorie figurent l’historien Benjamin Stora, artisan du « rapport mémoire » remis à Emmanuel Macron, Jean-Pierre Chevènement, ancien président de France-Algérie et longtemps tenu pour le « Monsieur Algérie » de l’exécutif, Jean-Pierre Raffarin, missionné sous François Hollande sur le volet économique franco-algérien, Ségolène Royal, présidente de l’association France-Algérie et émissaire officieuse du dégel, ou encore Jack Lang, ex-président de l’Institut du monde arabe, appelé « Jackpot » par les services français – allez savoir pourquoi ! –, lors du voyage présidentiel d’août 2022.
Certains relais « sont payés par les services algériens »
Vient ensuite le relais parlementaire. Les groupes d’amitié assurent une continuité plus discrète : le socialiste Rachid Temal au Sénat, l’écologiste Sabrina Sebaihi – dont Emmanuel Macron a sollicité l’avis sur l’Algérie – ou le communiste Stéphane Peu à l’Assemblée nationale. À l’extrême gauche, La France insoumise épouse par tradition anticoloniale les thèses mémorielles algériennes, par la voix de Jean-Luc Mélenchon. Plaider l’apaisement ne suffit pas à en faire des relais d’Alger, mais le régime sait utiliser ces convergences.
Enfin, la presse du régime met volontiers en avant des figures franco-algériennes ou proches des réseaux politiques français : l’entrepreneur Yazid Sabeg, ancien proche de Nicolas Sarkozy, ou l’avocat tendance PS Jean-Pierre Mignard. Leur traitement médiatique ne prouve pas une dépendance. Il dit comment Alger cartographie ses appuis supposés. « Nous connaissons les motivations des uns et des autres, soutient la source à la DGSI. Nous savons que certains agissent par conviction en raison de liens qu’ils peuvent avoir avec ce pays. Mais nous savons aussi que d’autres sont payés par les services algériens ». Lesquels ? « Si on commence à parler de ça, il faut parler de ceux qui sont rémunérés par d’autres puissances étrangères : le Qatar, le Maroc, la Russie, la Chine… », élude notre interlocuteur. La nuance est essentielle. L’origine algérienne d’un élu n’en fait pas un agent, et plaider le rapprochement demeure légitime. Mais, selon nos sources, certains dossiers relèveraient moins de la conviction que de liens d’intérêt plus directs avec Alger.
Voilà toute la différence entre les deux méthodes. Alger ne forge pas ses relais : il s’appuie sur des intermédiaires déjà en place et s’efforce d’infléchir des binationaux. Ankara, elle, fabrique ses propres élus. « Certains ont alerté la DGSI sur les pressions qu’ils subissent », explique notre interlocuteur. « D’autres se laissent entraîner, par patriotisme mal placé ou par intérêt. » Tout sépare donc Alger et Ankara, sauf l’essentiel : les deux capitales assument de faire jouer à certains Français d’origine algérienne ou turque le rôle de cinquième colonne.
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