Puis le temps a passé : les maquis du PKK ont largement été détruits par l’armée turque et ses drones de combat, et des négociations de paix ont été lancées avec la guérilla, repliée dans les montagnes irakiennes. Le cessez-le-feu proclamé, les membres du second clan décident de revenir sur leurs terres, dans leurs maisons.

Le scénario est librement inspiré d’un terrible fait divers. En 2009, dans cette même région de Mardin, des “gardiens de village” ont attaqué à la grenade et à l’arme automatique la cérémonie de mariage d’un clan rival, faisant 44 morts parmi les convives.

 

“Ce n’est pas un film facile”

Film noir aux allures de western anatolien, Salvation démontre comment la peur, la jalousie, la paranoïa et l’emprise collective permise par la religion ouvrent la voie au dérapage vers la violence de masse. À l’écran, nulle figure héroïque qui pourrait rassurer le spectateur ou lui permettre de s’identifier, note le média en ligne Diken :

“Ce n’est pas un film facile. C’est un récit qui, au lieu d’immerger le spectateur, instaure délibérément une distance, met à l’écart les mécanismes d’identification et les ressorts dramatiques habituels.”

 

Diken applaudit au passage le jeu des acteurs : “Les performances portent la tension et la fragilité des personnages sans tomber dans l’exagération. Ce jeu mesuré progresse en harmonie avec l’atmosphère sombre que le film met en place.”

La presse progouvernementale ne s’est guère emparée du film, alors qu’elle avait férocement attaqué le précèdent film du réalisateurBurning Days, sélectionné en 2022 au Festival de Cannes, dans la section Un certain regard. Elle s’était indignée que le film, une métaphore de la Turquie d’Erdogan, mette en scène des personnages homosexuels, et le réalisateur avait dû rembourser les aides publiques qu’il avait touchées pour le tourner.
 

Une image biaisée de la communauté kurde ?

Pour Salvation, c’est une grande partie des médias de gauche et de la presse kurde qui donne cette fois de la voix. Dans les colonnes du média spécialisé Altyazi, un universitaire spécialiste du cinéma turc accuse ainsi le film de reprendre des stéréotypes courants sur la minorité kurde : les personnages seraient présentés “comme des fanatiques fascinés par les superstitions et manipulés par des cheikhs, comme des êtres obsédés par l’honneur et la réputation, et habitant des lieux dépeints comme des espaces mystiques et reculés”.

Surtout, reprochent certains auteurs, la responsabilité de l’État turc dans les violences qui ensanglantent la région est tue – les militaires turcs, incarnés entre autres à l’écran par un commandant de gendarmerie, auraient même plutôt le beau rôle. “Des milliers de villages ont été évacués dans la région, des meurtres non élucidés ont été commis par l’État. Malgré cela, le film relègue le rôle historique de l’État au second plan, en faisant peser l’entière responsabilité de la violence sur les acteurs locaux, et réduit la violence structurelle à des pathologies individuelles”, regrette le média kurde de Turquie Nupel.tv.