En veste rouge siglée « Teknofest », Selçuk Bayraktar fend la foule dans le port d’Istanbul. Des milliers de personnes sont venues admirer les fleurons de la marine turque : du Savarona, luxueux yacht présidentiel datant d’Atatürk, le leader historique de la Turquie moderne ; à l’Anadolu, porte-aéronefs et vaisseau amiral de la flotte militaire. La fête est placée sous les auspices du « Mavi Vatan », la doctrine de la « Patrie bleue » qui revendique une souveraineté élargie en Mer Méditerranée, au détriment de la Grèce, et un rôle prédominant en Mer Noire.
Les visiteurs en portent le slogan sur les casquettes qui leur sont distribuées. Le soleil est de plomb en cette fin août. Ils attendent pour embarquer et visiter les bateaux tandis qu’un hélicoptère survole le port. Mais incontestablement le président du conseil d’administration de Bayrak, l’entreprise de drones, est une star qui attire encore davantage l’attention, comme un héros national.
Des alliances à géométrie variable
Selçuk Bayraktar répond aux applaudissements d’un signe de la main, des enfants se précipitent près de lui pour une photo. Son visage incarne à lui seul le succès de l’industrie de défense du pays ainsi que la vitalité de ses innovations technologiques. Ingénieur de formation et concepteur du TB2, le drone qui a donné à la Turquie la supériorité aérienne contre les Kurdes dans le nord de la Syrie et de l’Irak, donné l’avantage à l’Azerbaïdjan contre l’Arménie en 2021 et permis à l’Ukraine de riposter efficacement contre la Russie en 2022, il est aussi le gendre du président Recep Tayyip Erdogan.
Sur le port, le contre-amiral Recep Erdinç Yetkin, qui commande la base navale d’Istanbul, le précède comme pour lui ouvrir le chemin vers l’Anadolu. Le bâtiment, conçu sur le modèle du Juan Carlos espagnol, a été livré en 2023. Si les États-Unis n’avaient pas renoncé à la vente de F35 à la Turquie, il aurait pu emporter ces avions à décollage vertical. Ankara a été exclu pour avoir choisi pour sa défense aérienne des S400 russes.
Même membre de l’OTAN, le pays entretient des alliances à géométrie variable. La marine turque s’est adaptée. L’Anadolu « est un outil de projection de puissance » grâce à ses capacités amphibie et les drones qu’il emporte, confie le contre-amiral. « Il peut aussi servir à des opérations humanitaires grâce à son hôpital embarqué », poursuit le contre-amiral.
Sur le pont, pavoisé de drapeaux en ce jour de la Fête de la Victoire, Selçuk Bayraktar expose ses derniers matériels, comme le TB3, capable de décoller sur des pistes plus courtes, ou le drone de combat Kizilelma, censé pouvoir accompagner des avions de chasse de nouvelle génération. Le premier Kizilelma sera délivré en 2026 à l’armée turque. « On le produit et on le développe en même temps », explique l’ingénieur vedette. « J’ai dédié ma vie à concevoir des technologies indigènes (souveraines, ndlr) pour l’indépendance de notre pays », lance-t-il fièrement en citant la phrase de Gramsci sur le monde ancien qui disparaît et le nouveau qui tarde à apparaître, comme un gimmick de communication. À côté de lui, Murat Ikinci, le patron du missilier turc Roketsan l’écoute attentivement. Son entreprise fournit les munitions des drones.
Organisée par Bayrak parfois plusieurs fois par an, la Teknofest mêle démonstration militaire et compétition technologique. Des équipes de jeunes ingénieurs s’y lancent pour présenter leurs innovations et décrocher des bourses financées par une fondation dirigée aussi par Selçuk Bayraktar. Là , un groupe présente un drone de surface autonome. Plus loin, un ROV sous-marin. « Ils ont conçu les puces du processeur eux-mêmes », s’extasie un membre de l’équipe du Teknofest. « Dans vingt ans ils construiront des sous-marins », ajoute-t-on. Sous une tente, on aperçoit un autre prototype orné d’un « Free Palestine ».
Un futur porte-avions
La Teknofest est à chaque fois un événement populaire et politique. Le président Recep Tayyip Erdogan y a annoncé quelques jours auparavant la construction d’un navire « encore plus gros » que l’Anadolu. Le futur porte-avions de la classe Mugem pourrait être livré à la marine turque en 2030. Depuis le coup d’État avorté de 2016, Recep Tayyip Erdogan a repris la main sur l’armée et renforcé son pouvoir autoritaire.
Il faut regarder le monde tel qu’il est. Le monde court vers des temps très sombres…
Selçuk Bayraktar, ingénieur militaire, gendre du président Erdogan
Dans le port d’Istanbul, la Turquie rêve son avenir. « Nous voulons inspirer la nouvelle génération et lui donner confiance pour construire les technologies du futur », explique Selçuk Bayraktar. « Il faut regarder le monde tel qu’il est. Le monde court vers des temps très sombres… ». Il est interrogé sur d’autres priorités. Les défis de l’économie turque, en surchauffe avec un taux d’inflation à 30%, sont nombreux. « Nous pourrions financer beaucoup de choses, mais pour défendre son pays, le seul moyen est de fabriquer des armes. Sinon vous courrez le risque de subir un génocide », dit-il en allusion à la guerre menée sans répit par Israël dans la bande de Gaza. Mais l’homme, qui répond aux questions d’un groupe de journalistes européens ou de pays du Golfe, dont Le Figaro, invités exceptionnellement par la Direction de la Communication la présidence turque, ne s’attarde pas sur la géopolitique. Et le petit groupe reprend sa visite au pas de course.
Pologne, Qatar, pays du Sahel : la liste des clients s’allonge
L’industrie de défense turque ouvre rarement ses portes. La Turquie veut montrer au monde et à ses partenaires commerciaux, potentiels ou non, les succès de son industrie. Bayrak est un modèle : l’entreprise vient de signer un partenariat avec l’italien Leonardo pour développer et produire des drones en commun ; elle a livré début août six TB2 à l’armée croate ; elle fournit aussi la Pologne, le Qatar, le Koweït, plusieurs pays du Sahel… Elle exporte dans 42 pays au total, selon Selçuk Bayraktar. Mais elle n’est pas la seule à revendiquer des succès.
L’industrie de défense est devenue l’un des moteurs économiques du pays, assure le gouvernement turc, et une puissance exportatrice : la Turquie a exporté ses produits de défense vers 185 pays en 2024 pour une valeur de 7,1 milliards de dollars, soit 29% de plus que l’année précédente. Elle a aussi réduit sa dépendance. Elle produit désormais 80% de son armement. Pour le président Recep Tayyip Erdogan, c’est un gage de liberté et de fierté qui nourrit sa politique nationaliste.
« Notre dépendance » envers des pays tiers « était utilisée comme un levier politique exercé à notre détriment », écrit-il dans un livre publié fin août retraçant l’histoire de l’industrie de défense turque intitulé Des racines aux horizons. Dans cette histoire, l’embargo qui a frappé la Turquie après l’invasion de la partie nord de Chypre en 1974 ou le refus américain de fournir des F35, dans les années 2010 après qu’Ankara a décidé d’acquérir des systèmes antiaériens S400 russes, figurent comme des affronts voire des trahisons.
Un outil d’influence
Cette époque est révolue, veut croire Erdogan. Désormais, la Turquie peut produire « ses propres canons, construire ses propres navires, développer ses propres drones, missiles, radars, satellites, logiciels et munitions », se félicite le président, dont le visage ou le nom se lit dans toutes les usines militaires. Sa signature figure sur le nez du prototype d’avion de chasse de 5e génération Kaan, dont le nom signifie « Empereur » en turc.
Une maquette de l’avion trône devant l’entrée du bâtiment principal de Turkish Aerospace (TAI) à quelques kilomètres d’Ankara. Le premier prototype est installé dans un hangar. Interdit de le photographier. Le premier vol d’essai du Kaan a eu lieu en 2024. « Le deuxième prototype est en train d’être assemblé », explique une porte-parole de TAI. « Kaan est notre projet principal », dit-elle sans citer le montant du budget qui lui est consacré. Le premier avion devrait être livré à l’armée de l’air en 2029. Sans même que les performances aient été démontrées, 148 avions ont déjà été commandés. L’Indonésie en a réservé 48 dans le cadre d’un accord global de défense, qui comprend aussi la livraison de drones. Le Pakistan, très proche de la Turquie, est aussi intéressé.
Grâce au dynamisme de son industrie de défense, la Turquie étend son influence. Le mois dernier, le ministre de la Défense japonais s’est rendu à Ankara pour y prendre des contacts. Tokyo pourrait être intéressé par les drones de TAI, comme l’Anka 3. « Il s’agit d’une plate-forme de combat pour des missions de combat air-air ou air-sol », explique-t-on chez l’industriel. La première livraison est prévue en 2026. Le drone Anka 3 pourrait s’inviter dans le programme d’avion de nouvelle génération soutenu par le Royaume-Uni, le Japon ou l’Italie.
Nous devenons des pionniers
Mehmet Demiroglu, président de Turkish Aerospace
Depuis l’époque où la Turquie produisait des avions F16 américains « sous licence », Ankara a franchi des étapes. « Nous devenons des pionniers », assure le patron de TAI Mehmet Demiroglu en saluant encore une fois « la volonté » du président Erdogan. Depuis 2005, le gouvernement turc a repris le contrôle du capital de TAI, détenu à 54% par les forces armées turques et à 45% par le secrétariat à la défense. La plupart des entreprises stratégiques ont connu le même sort pour finir dans la main de l’État : FNSS pour les véhicules, Aselsan pour la guerre électronique, Roketsan pour les missiles. Elles servent de bras armé pour Ankara en suivant les directives d’exportation qui leur sont fixées. Pour convaincre, la Turquie se montre peu regardante sur l’emploi des équipements qu’elle fournit. Elle accepte des contrats de co-production. Les industriels savent aussi s’adapter au besoin de leurs clients pour leur proposer du sur-mesure. « Nous ne décidons pas de qui utilise nos produits », explique Murat Ikinci le patron de Roketsan, le missilier turc.
Le marché européen reste méfiant
Un sentiment de revanche se fait sentir après l’humiliation d’embargos successifs imposés par les Occidentaux dans l’histoire récente. La Turquie pose ses pions un peu partout. Elle démarche activement les pays d’Asie du sud-est ou du Golfe. FNSS a ouvert par exemple une usine en Arabie saoudite ou à Oman. Elle a aussi installé un centre de logistique au Tchad pour assurer la maintenance des véhicules livrés dans les pays africains. L’entreprise a aussi ouvert un bureau de liaison en Hongrie. Mais le marché européen est encore compliqué pour les industriels turcs. Certains pays, comme la France, observent avec méfiance ce concurrent incertain.
La Turquie, qui est membre de l’OTAN, assure que ses matériels peuvent « s’intégrer » à ceux de l’Alliance mais poursuit une stratégique diplomatique et militaire indépendante, contraire parfois aux intérêts des Européens. En 2020, la marine turque maniait l’intimidation en Méditerranée orientale. Sur le plan de la lutte informationnelle, Ankara joue en offensif. Alors Paris, mais aussi Athènes ou Nicosie, s’inquiètent de voir la Turquie bénéficier du programme de financement européen SAFE, pour un montant de 150 milliards d’euros. D’autres pays n’ont pas les mêmes réticences. L’Italie ou l’Espagne travaillent depuis longtemps avec la Turquie. L’italien Leonardo et Bayrak ont conclu un accord au printemps dernier pour produire des drones. Madrid va acquérir des avions d’entraînement Hürjet. De leur côté, les industriels turcs veulent gagner leur place. Aselsan, spécialisé dans la guerre électronique, travaille avec d’autres entreprises sur le « concept de défense aérienne » de l’Alliance.
Pour avoir son mot à dire dans de futures discussions sur l’architecture de sécurité en Europe, la Turquie a mis un pistolet sur la table
Un responsable de l’OTAN
La Turquie semble osciller entre les camps, demeurer du côté occidental, rejoindre le sud global… Elle veut se hisser au rang de puissance régionale capable de tenir tête à ses rivaux, qu’il s’agisse d’Israël, de l’Iran ou de la Grèce, en s’équipant de toute la gamme militaire possible, des véhicules blindés aux satellites de communication en passant par les missiles. La dernière version de missile balistique de portée intermédiaire Tayfun, testée par Roketsan, est censée dépasser une portée de 500 km. « Pour avoir son mot à dire dans de futures discussions sur l’architecture de sécurité en Europe, la Turquie a mis un pistolet sur la table », résume un responsable de l’OTAN. Le traité FNI sur les armes à portée intermédiaire est caduc depuis les retraits russe et américain. Pour peser dans de futurs rapports de force, il faudra détenir des capacités correspondantes.
Le modèle israélien
La Turquie regarde aussi avec attention Israël et sa domination technologique et militaire. Elle veut faire aussi bien. Le mois dernier, le président Erdogan a annoncé la mise en œuvre d’un nouveau projet pharaonique, nommé « dôme d’acier » en référence directe au « dôme de fer » qui protège le ciel de l’État hébreu. Système de défense antiaérien multicouche, le dôme d’acier a été confié à Aselsan. Non loin de la capitale turque, l’entreprise dévoile fièrement les 47 véhicules qui composeront l’ensemble : des moyens de détection radar de différentes portées. Distribué en arc de cercle sur une esplanade, l’alignement a des airs de magasin d’exposition. « La plupart des équipements nécessaires au projet existent déjà », explique-t-on chez Aselsan. « Le Dôme d’acier est avant tout une intégration de systèmes », poursuit-on, en reconnaissant qu’il faudrait sans doute développer néanmoins de nouvelles capacités « car les menaces évoluent ».
La menace de missiles balistiques requiert des compétences particulières. Le système est quoi qu’il en soit loin d’avoir fait ses preuves tant la défense aérienne est un exercice complexe. Il sera surtout impossible de couvrir la totalité du pays, contrairement à ce que peut faire Israël. Les grandes villes et les installations critiques seront les premières protégées, admet-on à demi-mot.
Pour convaincre leurs interlocuteurs, les industriels abattent tous la même carte : leurs équipements ont subi l’épreuve du feu. L’armée turque s’est déployée contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie et de l’Irak pour imposer, contre l’avis de la communauté internationale, une zone tampon. Ankara a aussi fourni des armes au gouvernement libyen face au général Haftar. Les armes « ont montré leur efficacité au combat », assure un industriel. Une partie de l’armement turc a indéniablement fait ses preuves. Le reste est à démontrer. Encore faut-il savoir ce que Recep Tayyip Erdogan compte en faire dans sa stratégie internationale.




