La Turquie compte elle-même une minorité alaouite de quelques centaines de milliers de personnes, concentrée dans la région d’Antioche, dans la continuité géographique des zones alaouites de Syrie, sur la côte méditerranéenne. Le pays compte surtout une forte minorité alévie, qui représente entre 10 % et 15 % de la population, très proche de l’alaouisme. Inspirée du chiisme duodécimain, il s’agit d’une branche hétérodoxe qui se sent ainsi solidaire des Alaouites, qui sont d’ailleurs souvent à tort nommés “alévis arabes” en turc.

 

“Si tu te tais, ton tour viendra !”

Ainsi, plusieurs manifestations ont eu lieu ces derniers jours dans les grandes villes du pays et dans la province du Hatay, comme à Samandag, bastion de la communauté alaouite turque, ravagée par le séisme de février 2023. “Ne te tais pas ; si tu te tais, ton tour viendra !” ont scandé les habitants.

 

 

À Istanbul, l’appel des partis de gauche et des organisations alévies a été assez largement suivi, des policiers ayant été déployés devant le consulat de Syrie tandis que la préfecture interdisait tout rassemblement dans le quartier. L’une de ces manifestations s’est tenue devant le siège du quotidien islamo-nationaliste Yeni Safak, après que l’un de ses éditorialistes a publié un article dans lequel il traite les Alaouites de “terroristes” qui “ne se font pas massacrer pour leur religion mais parce qu’ils sont des chiens de l’impérialisme, soutenus par l’Iran”.

Les manifestants ont dénoncé la participation de groupes soutenus par Ankara à ses exactions, mais aussi plus largement le soutien du président turc, l’islamo-nationaliste Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir de Damas, qui est apparu impuissant à faire cesser le bain de sang.

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“La Turquie [qui dispose de forces militaires déployées dans le nord-ouest de la Syrie], si elle l’avait voulue, aurait pu protéger les Alaouites, elle a choisi de ne pas le faire et d’apporter un soutien inconditionnel aux opérations militaires qui ont débouché sur ces massacres”, regrette le journaliste turc spécialiste de la Syrie Fehmi Tastekin, dans une interview au média en ligne Medyascope.

 

“Ce sont nos frères, nos enfants !”

Recep Tayyip Erdogan a balayé les critiques en prenant la parole, lundi 10 mars, sans dénoncer les massacres de civils alaouites, pour critiquer “les suppôts terroristes de l’ancien régime qui tentent de déclencher une guerre confessionnelle” et ceux qui, en Turquie, “tentent de saboter notre front intérieur en provoquant nos concitoyens alévis”, en référence à l’opposition qui s’est emparée de la question, rapporte le quotidien Cumhuriyet.

Les alévis de Turquie ont longtemps été la cible des islamistes et d’une partie de l’extrême droite turque, mais les derniers massacres contre des membres de cette religion remontent, en Turquie, aux années 1990.

Traditionnellement, ils votent pour le principal parti d’opposition, le CHP (le Parti républicain du peuple, kémaliste, c’est-à-dire nationaliste et laïc), dont l’ancien dirigeant et candidat infortuné face à Erdogan lors de la présidentielle de 2023, Kemal Kiliçdaroglu, était lui-même alévi, et bénéficient du soutien de ses élus locaux.

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Ainsi, la mairie d’Istanbul, détenue par l’opposition, reconnaît et subventionne, depuis septembre 2024, les lieux de culte alévis, les cemevis, au même titre que les mosquées et les églises, ce que refuse de faire l’État turc. Le parti a rapidement envoyé une délégation, menée par le chef de son groupe parlementaire, Ali Mahir Basarir, dans la région du Hatay, à la frontière avec les régions alaouites. “Les gens là-bas, ce sont nos familles, nos frères, nos enfants !” y a-t-il harangué la foule.