Contre l’avis du parquet, l’unique suspect du meurtre de la jeune étudiante gabonaise Dina a été acquitté par le tribunal de Karabük des deux charges pour lesquelles il était jugé – « assassinat » et « agression sexuelle ». Ce verdict, susceptible d’appel, est une immense déception pour les parents de la victime, comme l’ont été l’enquête et le procès eux-mêmes. « C’est triste, nous sommes effondrés par la décision annoncée par le tribunal, sans peine, sans rien ! Les mots nous manquent. Dina s’est donc donnée la mort toute seule ? Non ! C’est un être humain qui a été assassiné. Assassiné ! », s’énerve ainsi le père de Dina, Guy Serge Ibounaga, venu exprès de Libreville avec sa femme pour entendre la décision de la justice turque.
Des images de vidéosurveillance avaient permis d’établir que la jeune fille était montée à bord d’un véhicule conduit par le suspect quelques heures avant d’être retrouvée morte dans un ruisseau, non loin de l’université de Karabük où elle étudiait le génie mécanique. Interrogé par des journalistes à sa sortie du tribunal de la ville avant son incarcération en avril 2023, Dursun A., le suspect aujourd’hui âgé de 55 ans, avait affirmé n’avoir fait que transporter la jeune Gabonaise. Une autopsie avait dans un premier temps attribué le décès de la jeune femme à « une mort naturelle » par « noyade », malgré la présence de petites ecchymoses au niveau du cou et des reins. L’ambassade du Gabon à Ankara avait demandé une contre-expertise.
« Je ne peux pas perdre mon seul enfant sans que justice ne lui soit rendue ! »
La mère de Dina, Jessica Sandra Makemba Panga, elle, en est convaincue : les enquêteurs et le tribunal n’ont pas voulu aller au bout de l’affaire, malgré les témoignages et les preuves indiquant que sa fille était harcelée, qu’elle avait subi des violences sexuelles et qu’elle avait tenté de trouver de l’aide. « Ils nous ont baladés en nous donnant de l’espoir, en nous disant que, oui, ils allaient rendre justice à Dina… Moi, je dis que la façon dont a été conduite cette affaire n’est rien d’autre que du racisme. Pourquoi les enquêtes n’ont-elles pas été approfondies depuis le début ? À l’endroit où l’on pouvait aller prendre des empreintes, des travaux sont par exemple déjà passés par là . Ils ont traîné, dénonce celle-ci avant de reprendre : je ne peux pas perdre mon seul enfant sans que justice ne lui soit rendue ! Il y a tellement de mensonges que je ne sais même pas sur quelles bases le juge a décidé de libérer Dursun. »
De leur côté, les avocats des parents de Dina reprochent à la justice de ne s’être jamais intéressée à d’autres suspects, mais aussi aux faits survenus juste avant que l’adolescente ne quitte son immeuble. Ou plutôt, avant qu’elle n’en prenne la fuite, des images de vidéosurveillance la montrant en train de courir pieds nus hors du bâtiment en pleine nuit, le tout juste avant d’arrêter la voiture de l’homme acquitté ce mardi.
« Le tribunal avait à examiner deux aspects de l’affaire. Le premier concerne ce qui s’est passé dans le sous-sol de l’immeuble où vivait Dina et dont elle s’est enfuie. Le second concerne les faits survenus au bord de la rivière où elle a été retrouvée. Nous pensons que ces deux aspects sont liés, et que le processus qui a mené à la mort de Dina a commencé avec les faits survenus dans le sous-sol, puis s’est poursuivi quand Dina est montée dans la voiture du suspect avant de s’en jeter en route. Il fallait une enquête approfondie et efficace, un procès où toutes les demandes de la famille étaient prises en compte. Or, ce n’est pas ce qui s’est passé », explique ainsi Me Gülyeter Aktepe au micro de notre correspondante à Istanbul Anne Andlauer.
Plusieurs zones d’ombre
Ce soir-là , plusieurs témoins assurent en effet avoir vu Dina retenue contre son gré dans le sous-sol de son immeuble. Qui fuyait-elle ? Les avocats de la famille ont rappelé que la jeune femme avait reçu des messages lui demandant des relations sexuelles tarifées, qu’elle s’était dite victime de racisme et de harcèlement, et que des témoins avaient évoqué l’existence d’un réseau de prostitution dans la ville. Autant de pistes que l’enquête et le tribunal n’ont jamais explorées.
Alors que le juge n’a pas encore expliqué les raisons qui l’ont poussé à acquitter le seul suspect du meurtre de Dina, les parents de la jeune fille comptent, eux, faire appel de cette décision avec le soutien de la plateforme Les féministes pour Dina, une ONG turque de défense des droits des femmes très mobilisée – comme beaucoup d’autres – autour de cette affaire. « Ce procès est très important, car des milliers de femmes migrantes vivent à Karabük et dans de nombreuses autres régions de Turquie. Le fait que des hommes puissent commettre des actes de harcèlement dans la rue avec une telle confiance sans être punis – même lorsque les faits aboutissent à un meurtre – risque d’être vécu comme un encouragement par beaucoup. Savoir que, quoi qu’ils fassent, ils seront acquittés peut avoir un impact sur la vie de toutes les femmes », décrypte encore Me Gülyeter Aktepe.





