Un chat se glisse entre ses jambes, pelage soyeux et démarche nonchalante, puis slalome entre les tables, digne de « ces félins toujours prompts à se faufiler partout, capables de tout voir, tout entendre, si libres, n’obéissant à aucun ordre », qui lui ont inspiré le nom de sa chaîne. Et par extension, son surnom : « Quand je marche dans la rue, les gens qui me reconnaissent m’accostent en m’appelant « Kedi » (chat) ». Elle sourit, amusée par ce mélange de familiarité et de confiance tissé avec les quelque 267.000 abonnés de sa chaîne YouTube, dont font partie de nombreux habitants d’Üsküdar.
C’est, depuis son déménagement à Istanbul fin 2021, son « terrain » de reportage préféré : un quartier mixte, à la fois moderne et conservateur, où se côtoient mosquées et cafés branchés, filles voilées et Stambouliotes en minijupes, longtemps dominé par l’AKP, mais que les dernières élections municipales de 2023 ont fait basculer dans l’opposition. Quand nous l’y avions rencontrée la première fois, habillée d’un sweat-shirt traversé du minois de « Garfield », au lendemain de la victoire de Sinem Dedetas, une maire locale anti-AKP, les cris d’espoir pleuvaient sur son micro : tous milieux confondus, hommes et femmes se relayaient pour dire qu’ils avaient voté contre la cherté des denrées, l’aventurisme militaire du pouvoir ou encore l’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques.
Petites victoires
Cette liberté de ton a malheureusement un prix. « Pas une semaine ne passe sans que je ne sois convoquée au tribunal. À chaque fois, c’est le même refrain: on m’accuse d’encourager un discours de haine et de faire de la désinformation », souffle Ebru. Parfois, le danger déboule au coin de la rue. « Un jour que nous faisions des interviews le long de la rue Bagdat, côté rive asiatique, quatre types nous ont poursuivis en nous menaçant avec un pistolet. Nous venions juste de publier sur YouTube une série d’interviews critiques contre Devlet Bahçeli, le chef du parti d’action nationaliste MHP» (allié politique d’Erdogan, NDLR), raconte Bariş. Carrure d’athlète et baskets aux pieds, l’époux-caméraman est aussi un précieux garde du corps, les yeux toujours à l’affût pour déjouer les agressions.
Mais l’un comme l’autre gardent le cap, fiers des petites victoires remportées au fil des années. « Je me souviens des larmes de Nasir, un éboueur de 74 ans. Il nous avait confié être obligé de continuer à travailler pour s’en sortir, malgré son âge avancé et son pied cassé. Après la diffusion de l’interview, visionnée par plus de 370.000 personnes, la municipalité s’était mobilisée pour lui trouver un logement et lui dispenser les soins nécessaires », raconte la reporter, encore émue. Un autre cas ne la quitte pas : celui d’Ismail, un sans-abri de 65 ans. « Il venait de faire une tentative de suicide et son témoignage, à peine diffusé sur YouTube, avait permis d’alerter la préfecture et de lui trouver une place dans un centre de réhabilitation ».
Profitant de la force de frappe des réseaux sociaux, Ebru et Bariş entendent aujourd’hui alerter la population sur une nouvelle législation controversée, adoptée au Parlement fin juillet, qui contraint les municipalités à euthanasier les quelque quatre millions de chiens de rue du pays. Dans un reportage consacré à une manifestation contre « cette loi sur les massacres » de canins, Ebru insiste : « Je sais que certains peuvent perdre espoir, mais regardez le nombre de gens présents à ce rassemblement. C’est bon signe !»
En février 2023, c’est également sans hésiter que le couple se précipita vers les zones sinistrées par le tremblement de terre, armés d’une simple caméra et d’un micro, pour rendre compte de la lenteur des premiers secours et de la violation des normes antisismiques du fait de promoteurs véreux proches du pouvoir.
Le choix de l’indépendance
Du tournage au montage, ils font tout à deux. Dans l’appartement d’Istanbul, le salon fait office de bureau, envahi par les ordinateurs et câbles électriques toujours à portée de main. Pas d’enfant dans les pattes, mais un chat, évidemment, premier spectateur de leurs reportages. Et cette devise d’Einstein, « God does not play dice », (« Dieu ne joue pas aux dés »), tatouée sur l’avant-bras d’Ebru.
Je préfère m’informer grâce à YouTube et aux réseaux sociaux. Contrairement à ce que nous propose la télévision, j’ai l’impression d’avoir accès à différents points de vue
Emel, une abonnée de la chaîne YouTube «Sokak Kedisi»
« En Turquie, on veut toujours nous faire croire que tout va super bien. C’est si important d’avoir un média qui nous dit tout, qui critique ce qui ne va pas ! », se réjouit Emel, une fidèle abonnée à Sokak Kedisi. Kardelen, étudiante en sciences politiques de 22 ans, y trouve aussi son compte : « Je préfère m’informer grâce à YouTube et aux réseaux sociaux. Contrairement à ce que nous propose la télévision, j’ai l’impression d’avoir accès à différents points de vue ». En plein boom, les chaînes alternatives comme Sokak Kedisi sont désormais plus d’une dizaine : Kendine Muhabir (Auto-reporter), Ilave TV (Extension TV), Sade Vatandaş (Citoyen ordinaire), Ağaçkakan TV (Pivert TV), Sari Mikrofon (Micro Jaune), Medyali TV (Médias TV)…
« Attention, insiste Ebru, le rôle de notre télé n’est ni de faire du bavardage, ni de prendre position. Nous ne sommes pas des opposants, mais des journalistes. Ce sont les interviewés qui commentent, pas nous ». L’infatigable reporter a l’indépendance chevillée au corps : elle vient de refuser les avances juteuses de deux grands groupes de presse qui lui proposaient de racheter sa chaîne avec, en prime, sa propre émission à une heure de grande audience. « Pas question de sacrifier notre liberté !», insiste de concert le duo de choc, pourtant conscient de la fragilité de son « business plan ». « Nous avons fait un emprunt pour lancer Sokak Kedisi et nous nous rétribuons modestement grâce aux réclames publicitaires diffusées sur YouTube entre chaque reportage », explique Baris.
Pressions croissantes du pouvoir
La route reste néanmoins minée. Selon un article publié dans le journal indépendant Birgün , le Conseil supérieur de la radio-télévision de Turquie (RTUK) souhaiterait restreindre, voire supprimer les télé-trottoirs sous prétexte qu’elles « manipulent » les perceptions du grand public. Tout serait parti de l’arrestation, à Izmir, d’une femme qui s’en était prise au blocage récent d’Instagram au micro de la chaîne YouTube Tüylü Mikrofon (Microphone à poils). « L’incitation à la haine et à l’hostilité doit faire l’objet de sanctions pénales », a déclaré le ministre de la Justice, Yilmaz Tunç, pour justifier les pressions croissantes à l’encontre de ces nouveaux médias dans l’air du temps.
« Cela donne une idée de l’étendue de la répression en Turquie qui, au-delà de celle visant sans relâche les enquêtes journalistiques des médias conventionnels, s’en prend désormais à toute forme de contenu donnant la parole directe aux citoyens, à travers les formats du témoignage et du micro-trottoir », s’inquiète Erol Önderoglu, le représentant de Reporters sans Frontières (RSF) en Turquie. Pour lui, « même si l’idée d’une régulation semble utile, attribuer cette tâche au Conseil supérieur de l’audiovisuel dans sa forme actuelle, liberticide et à la botte du pouvoir, serait catastrophique pour le droit à l’information ».
Il en faut plus pour décourager Ebru, alias « Kedi », et son mari. « De quelle manipulation parle-t-on ? Notre pays n’est-il pas frappé par l’inflation ? Les retraités ne sont-ils pas confrontés à une grande précarité ? Les smicards peuvent-ils payer leur loyer ? », déclare-t-elle dans une de ses dernières émissions, consacrée aux nouvelles restrictions qui menacent sa chaîne. Avant de conclure : « En fait, ce n’est pas moi ni ma chaîne qu’on cherche à interdire. C’est la voix du peuple qu’ils veulent mettre en sourdine ! »





