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En Turquie, les Arméniens de Diyarbakir retournent dans l’ombre

Orient Le Jour, le 24/04/2018

Jérémie BERLIOUX , à Diyarbakir 

À la veille des commémorations du génocide de 1915, la communauté arménienne de Diyarbakir vit dans la peur. Depuis la guerre en 2015, elle ne se réunit presque plus, n’a plus de lieu de culte et ne parle qu’avec d’extrêmes précautions.

« Honnêtement, je ne vois pas qui voudra prendre le risque de vous parler. » Gafur Turkay s’agite dans son fauteuil, gêné. « J’aimerais vous aider. Mais les Arméniens de la ville ont peur, ils ne parleront pas », explique ce quinquagénaire arménien de Diyarbakir, la grande métropole du sud-est de la Turquie.

Ces trois dernières années, la petite communauté arménienne de la ville broie du noir. La guerre qui a ravagé Sur, le quartier historique de la ville, en 2015-2016, et la fièvre nationaliste qui balaie la Turquie aujourd’hui les a contraints à retourner dans l’ombre, jusqu’à des temps meilleurs. La ville comptait 50 % d’Arméniens au début du XXe siècle. Ils ne sont plus qu’une vingtaine, descendants des rescapés du génocide de 1915 qui a fait 1,2 million de morts. Ce 24 avril, ils ne se rassembleront même pas pour commémorer la « grande catastrophe ».

 

« Ce n’est pas une faveur, mais un devoir de demander pardon » 

« Nous sommes tels des tortues. Lorsque le vent souffle, nous rentrons la tête », explique Gafur Turkay. Jusqu’aux années 2000, la question arménienne est demeurée taboue en Turquie. Pendant un siècle, les gouvernements successifs ont constamment refusé de reconnaître le génocide. Pis, l’État turc a tout fait pour le nier et associer les Arméniens à la figure du traître. Aujourd’hui encore, le mot « arménien » est une insulte. 

Mais les années 2000 ont vu certaines digues négationnistes sauter. La Turquie est alors en pleine démocratisation et candidate à l’entrée dans l’Union européenne. Sous l’égide du mouvement kurde, en lutte contre l’État turc depuis les années 1970 pour la reconnaissance de ses droits, le tabou arménien a été de plus en plus ouvertement abordé. À Diyarbakir, la municipalité tenue depuis 1999 par le Parti démocratique des régions (DBP, gauche prokurde) a engagé un travail de mémoire sur la participation des Kurdes au génocide. « Le mouvement kurde considère qu’il est de son devoir de faire son autocritique et reconnaître ses torts », explique Naksi Sayar, un ancien conseil municipal de la maire de Sur de 2004 à 2014. Le sexagénaire insiste : « Ce n’était pas une faveur, mais un devoir de demander pardon. »

 « Pendant 10 ans jusqu’en 2015, nous avons pu faire énormément de choses grâce au mouvement kurde. Nous nous réunissions tous les dimanches et jours de fêtes. Nous organisions un petit déjeuner tous les mois et il y avait des cours d’arménien », relate Gafur Turkay. Pour la première fois en un siècle, les Arméniens pouvaient se montrer. La rénovation de l’église arménienne Surp Giragos en 2009, grâce à des dons de la communauté arménienne et de la diaspora et avec le soutien de la mairie métropolitaine de Diyarbakir, a joué un rôle central dans cette renaissance. 

En 2011, 5 000 Arméniens et Kurdes ont participé à la réouverture de l’église. « Revoir des bâtiments arméniens à Diyarbakir, c’était comme si notre mère avait ressuscité », se souvient ému Ahmet Sen, le muhtar (représentant) du quartier Gavur (infidèle) où se trouve l’église. « La plupart des Kurdes ne voient pas les Arméniens comme des ennemis, poursuit-il. Ils ont conscience que Diyarbakir est historiquement une ville arménienne. »

 

« C’est une partie de notre héritage qui a disparu » 

Ce travail public de mémoire a cependant connu un arrêt brutal en 2015. À l’été de cette année, le cessez-le-feu en vigueur depuis 2013 entre l’État turc et la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) vole en éclats. La vieille ville de Sur se couvre de barricades. Pendant trois mois, combattants kurdes et soldats turcs s’entre-tuent dans ce lassis de ruelles tortueuses. Les habitants fuient. Du quartier Gavur, quartier historiquement arménien, il ne reste que quelques tas de gravats. Seuls quelques monuments historiques, dont l’église Surp Giragos gravement endommagée, ont été épargnés par les bulldozers après les combats. Le quartier est sous-scellé, des murailles de bétons en interdisent l’accès. Seules quelques personnes, dont Gafur Turkay, ont pu accéder à l’église. « Je n’ai pas les mots pour décrire ma tristesse. C’est une partie de notre héritage qui a disparu », raconte-t-il. 

La tentative de coup d’État en juillet 2016 a fini par sonner le glas des efforts kurdes et arméniens à Diyarbakir. Quelques mois plus tard, les comaires kurdes de la ville sont arrêtés, accusés d’appartenir à une organisation terroriste, tandis qu’Ankara nomme des administrateurs en lieu et place des élus. « Nous n’avons plus le moindre contact avec la municipalité », souffle Gafur Turkay dépité. Avec la guerre, la politique d’assimilation turque a fait son grand retour à Diyarbakir. Les administrateurs ont entrepris d’effacer toute référence culturelle et identitaire non turque gommant des siècles d’histoire multiculturelle.

 

« Les Arméniens sont un peuple, pas une religion » 

Malgré la terreur et la morosité qui ont gagné Diyarbakir, le travail de mémoire continue, discrètement. En 1915, des dizaines de milliers d’enfants et de femmes arméniens ont été sauvés ou kidnappés par des familles kurdes. Ces dernières les ont élevés comme des musulmans. Beaucoup de ces Arméniens islamisés ont transmis à leurs enfants et petits-enfants leurs véritables origines. Ils seraient aujourd’hui entre 1 et 3 millions en Turquie. 

Gafur Turkay est l’un d’entre eux. Son grand-père, originaire de Sason, une région montagneuse à 150 kilomètres au nord-est de Diyarbakir, a été sauvé par des voisins kurdes en 1915. Convertis par ces derniers, il a cependant transmis à ses enfants son histoire. « Il n’a jamais cessé de se dire arménien. Chrétien ou musulman, ça n’a pas d’importance. Les Arméniens sont un peuple, pas une religion », explique Gafur Turkay. C’est ce qu’il affirme vouloir transmettre à ses propres enfants. En 2011, il s’est cependant converti au christianisme. « J’ai récupéré pacifiquement un bout de mon identité qui m’a été volé il y a trois générations », raconte-t-il. Après lui, quatre autres personnes se sont fait baptiser. Mais la plupart des Arméniens islamisés restent musulmans. 

 

Le lent réveil des Arméniens islamisés

Enis Nehir, chef de chantier originaire de Diyarbakir, est également un descendant d’un rescapé du génocide. Son grand-père, âgé de seulement 6 ans en 1915, fut élevé dans une famille musulmane. « Il était très pieux et nous a éduqués dans le respect de la religion. Il ne nous a jamais caché être arménien », explique le jeune homme. Une partie de sa famille lui a cependant déconseillé d’entreprendre des recherches. « Ils veulent rester discrets pour ne pas s’attirer d’ennuis. » Il affirme ne jamais avoir eu de problème du fait de ses origines à Diyarbakir. Mais il confie avoir été plusieurs fois agressé pendant ses études à Amasya, dans le nord du pays, par des étudiants appartenant à l’organisation ultranationaliste turque des Loups gris. 

Meryem*, originaire de Mardine (sud-est de Diyarbakir) a été élevée comme musulmane. Elle avait 12 ans quand sa grand-mère lui a raconté son histoire. « Je me suis sentie mal et coupable. Je ne le disais pas à mes amies », raconte-t-elle. Après ses études, elle a travaillé pendant plus d’un an à Izmir (Ouest) comme infirmière. « J’étais humiliée dès que je parlais à cause de mon accent kurde. Avouer à mes collègues que je suis arménienne était impensable. » À bout de nerfs, elle s’est installée avec son mari à Diyarbakir, se sentant plus en sécurité dans le climat plus séculier et cosmopolite de la métropole kurde. Mère de deux enfants en bas âge, elle envisage de leur raconter l’histoire de sa famille « en temps voulu ». 

Comme Meryem, Enis Nehir s’est rendu à Surp Giragos avant 2015, poussé par le désir d’en apprendre davantage sur ses origines et la culture arménienne. « Je voudrais apprendre plus à propos des Arméniens, de la langue et de la culture », explique-t-il. Il peine cependant à trouver le temps et les gens pour le guider. « Les Kurdes sont vingt millions et peuvent faire beaucoup de choses, car ils sont forts. Nous, nous sommes très peu pour transmettre notre culture. Nous ne pouvons qu’attendre que le temps nous soit plus favorable pour relever la tête », soupire Gafur Turkay.

* Le prénom a été modifié.

 

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