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Le Monde, le 25/05/2026
Par Nicolas Bourcier (Istanbul, correspondant)
Le président turc avait pris, vendredi, un décret ordonnant la fermeture, à Istanbul, de l’université Bilgi, réputée libérale, avant de revenir sur sa décision dimanche soir. Plus tôt dans la journée, le CHP, principal parti d’opposition, a été la cible d’une descente de la police venue chercher ses dirigeants, destitués par la justice.

Le théâtre de la politique turque prêterait à l’ironie si la situation n’était aussi grave. Il y a eu d’abord le premier ordre, tombé à minuit pile, vendredi 22 mai, après une journée déjà sous haute tension, marquée par la décision d’un tribunal d’Ankara de démettre l’ensemble de la direction de la principale formation d’opposition, le CHP, le Parti républicain du peuple. Dans un décret signé de sa main et publié dans le journal officiel, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, y prononçait la fermeture de l’université Bilgi, à Istanbul, un établissement privé, réputé pour ses enseignements en sciences sociales et sa liberté de ton, fondé en 1996 par un collectif de professeurs poursuivis par le régime militaire du coup d’Etat de 1980.
Sa décision de « révoquer l’autorisation d’exploitation de l’établissement » tenait en une phrase sèche, vingt mots, sans aucune explication. Elle renvoyait uniquement à un article de loi qui rappelait le pouvoir discrétionnaire en la matière du chef de l’Etat.
Et puis, volte-face. Dimanche soir, toujours à minuit, quelques heures à peine après que des centaines de policiers antiémeute avaient pris d’assaut, à Ankara, le siège du CHP pour en déloger ses dirigeants, le chef de l’Etat annonçait par un nouveau décret l’annulation du précédent. Comprendre : la réouverture de l’université Bilgi.
Pendant trois jours, l’annonce de la fermeture avait plongé dans l’incertitude les 20 000 étudiants et les 1 000 membres du personnel académique. En pleine tourmente politique – arrestations d’élus et manifestations ininterrompues de l’opposition –, la décision avait soulevé des interrogations sur les véritables motivations du président. Elle a également posé la question du droit à l’éducation et, surtout, relancé le débat sur l’érosion de la liberté académique.
« Coup d’Etat permanent »
Dans l’après-midi de dimanche, ils étaient encore plusieurs centaines à être rassemblés devant les portes du campus, situé dans le quartier d’Alibeyköy, au bout de la Corne d’or, sur la rive européenne de la mégapole du Bosphore. De nombreux sacs de nourriture ont volé par-dessus les grilles pour la quarantaine d’étudiants retranchés dans l’enceinte universitaire avant qu’ils ne soient évacués par les forces de l’ordre déployées en nombre. Des arrestations ont eu lieu, sous les cris d’« Un jour viendra où l’AKP [le Parti de la justice et du développement, la formation de Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2002] rendra des comptes ! » et « Partout Bilgi, partout la lutte ! », un slogan directement inspiré des manifestations antigouvernementales de Gezi en 2013.
Etudiant en deuxième année d’ingénieur, Bülent (les personnes nommées par leur prénom ont demandé l’anonymat), 20 ans, a raconté au Monde son incrédulité en lisant, jeudi soir, les messages sur la plateforme X affirmant : « Bilgi est fermée ». Il a été pris de stupeur en découvrant le journal officiel : « Il m’a fallu quelques minutes avant de comprendre, se souvient-il. Nos boucles WhatsApp ont ensuite explosé toute la nuit et les jours suivants. Certains sont allés au petit matin voir sur place. Un agent de sécurité leur a dit quelque chose comme “ce sera juste le nom de l’université qui changera”. En réalité, ni lui ni personne ne savent ce qui se passe. »
Bülent a entendu que les étudiants de Bilgi seraient transférés vers l’université stambouliote de Mimar Sinan. L’établissement public avait été désigné comme le garant de Bilgi, selon un mécanisme prévu par la loi sur l’enseignement supérieur. « C’est ridicule, a-t-il lâché, Mimar Sinan n’a que 10 000 étudiants et ses filières de beaux-arts et d’architecture n’ont rien à voir avec nos cursus. Vous verrez, ils vont essayer de nous refourguer à d’autres universités privées sous la coupe de l’AKP. »
Meral, 19 ans, étudiante en sociologie était, elle aussi, venue soutenir, dimanche, le blocus. « Vous imaginez la situation ? Nos partiels de fin d’année sont dans deux semaines. On va faire quoi ? », a-t-elle demandé. Avant d’ajouter, avec un brin d’ironie : « Apparemment, le président va s’entretenir, demain lundi, avec notre recteur et les responsables du YÖK [Conseil de l’enseignement supérieur], mais n’est-ce pas avant qu’une telle réunion aurait dû avoir eu lieu ? »
Ses parents ont opiné de la tête. Ils sont venus sur place, non pas pour faire part de leur colère d’avoir payé les 10 000 euros de frais de scolarité, mais pour dénoncer ce que le père appelle « le coup d’Etat permanent » du régime : « A notre époque, celle des années 1970, il y avait des armes sur les campus, des morts lors d’affrontements et des coups d’Etat militaires. Aujourd’hui, il n’y a plus les morts mais un nombre incalculable de personnes en prison et des coups de force du pouvoir quasiment tous les jours. » Le regard inquiet sur les cordons de policiers devant les grilles, il disait alors regretter amèrement que l’histoire de cette université « pas comme les autres » puisse s’achever ainsi.
Virage répressif
De fait, Bilgi est devenue en l’espace de quelques années l’une des institutions privées de l’enseignement supérieur les plus emblématiques de Turquie. Créée peu avant l’arrivée de l’AKP au pouvoir, l’université s’est présentée comme un autre modèle possible et libéral. En 2007, elle enregistre officiellement le premier club étudiant LGBT+ de Turquie. Selon ses propres données, plus de 70 000 étudiants ont été diplômés par ses soins. Réputée pour ses filières de droit et de sciences sociales critiques, Bilgi a fini par représenter une épine dans le pied du pouvoir islamo-nationaliste. Le virage répressif qui n’a cessé de s’accentuer après la tentative de coup d’Etat de 2016 a fait le reste.
Vendue à la suite d’investissements hasardeux, l’université a longtemps appartenu au réseau Laureate International Universities – un groupe installé à Baltimore (Maryland) et connu mondialement pour son modèle d’enseignement supérieur à but lucratif. Puis des liens se sont noués avec les cercles du pouvoir. Et lorsque le groupe américain a voulu, en 2019, se désengager de la Turquie, l’université est passée sous la coupe d’une entreprise appelée Can Holding, proche alors des réseaux de l’AKP.
La famille Can fait l’objet d’accusations récurrentes de contrebande de cigarettes et de carburant, mais, à partir de 2019, elle s’est retrouvée sous le feu des projecteurs en raison d’immenses investissements. Ses activités, qui s’exercent dans divers secteurs – de l’énergie aux médias, en passant par les ports, la logistique et l’éducation –, sont florissantes. Trop, apparemment.
Le 11 septembre 2025, une opération antiblanchiment vise Can Holding : 121 sociétés sont saisies, dont l’université Bilgi. Devant ses juges, Kemal Can, l’un des propriétaires du groupe, déclarera avoir acquis l’université pour 90 millions de dollars (77 millions d’euros) sur instruction de hauts responsables de l’Etat. Huit mois s’écouleront avant que le président Erdogan ne prononce sa fermeture définitive, qu’il a finalement annulée.
« Le pays subit un choc après l’autre et ce n’est certainement pas un hasard, a souligné, dimanche en fin de journée, Asli Odman, qui a enseigné pendant huit ans à Bilgi, avant d’en être, selon ses propres termes, licenciée. Le contexte est une attaque en règle contre l’opposition et il est difficile de ne pas voir dans [la décision contre] Bilgi une volonté de diviser et d’attiser les tensions. » Après l’arrestation du maire CHP d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, en mars 2025, les étudiants avaient été, pendant des semaines, les fers de lance de la contestation.
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