Depuis qu’il s’est exilé en Californie du nord, il y a plus de dix ans maintenant, Hakan Sükür, 54 ans, est sur ses gardes. Pour le rencontrer, il faut s’y prendre à l’avance, lui annoncer les sujets de discussion, le relancer, encore. La veille au soir, il confirme le rendez-vous et propose d’abord de passer à son domicile, puis change d’avis. Ce sera dans ce café de Los Altos, à l’heure du petit déjeuner. « On commence ? J’ai une journée chargée pour le travail et avec la famille », prévient-il.
« Je n’ai pas de flocage et il vaut mieux ne pas mettre Sükür »
Un ami de longue date d’Hakan Sükür
Silhouette affûtée, cheveux courts et barbe rasée, tirant sur le gris clair de son t-shirt, le meilleur buteur de l’histoire de la Turquie (112 capes et 51 buts) est accompagné par un ami de longue date, agent immobilier, vêtu d’un maillot actuel de la sélection, que Sükür lui dédicace à l’avant. « Je n’ai pas de flocage et il vaut mieux ne pas mettre Sükür », glisse le premier.
Lors du match Turquie-Paraguay (0-1), disputé au Levi’s Stadium de Santa Clara, à quelques kilomètres de son domicile, le prénom et le nom d’Hakan Sükür sont apparus à deux reprises, en simultané, sur un des écrans géants du stade en avant-match, comme le permet la FIFA aux supporters contre une coquette somme. Son ami a ainsi tenté de le faire réapparaître, mais il a reçu un courriel de refus des organisateurs. Il nous le montre. « C’est passé une fois, mais pas deux… » Un énième signe de censure selon eux.
Ce soir-là, Sükür est resté devant son écran et s’est adressé à ses 160 000 abonnés sur YouTube, pendant que sa femme et ses deux filles sont allées au stade. « Pour des raisons de sécurité, évacue-t-il. Si j’y vais, on pourrait leur dire des choses désagréables. » Mais il a fait le déplacement suivant en voiture pour Turquie-USA, à Los Angeles.
L’ancien buteur turc Hakan ükür en 2019. (L. Hahn/L’Équipe)
« Une connaissance avait des billets en loge et c’est plus sûr pour moi. » Son premier match au stade de l’équipe nationale « depuis douze ou treize ans » et un symbole fort : une opposition entre son pays de naissance, qui a idolâtré le joueur de Galatasaray (1992-1995, 1995-2000 et 2003-2008) avant d’effacer ses exploits après sa reconversion politique, et celui qui l’accueille depuis 2015.
Élu député puis visé par une plainte pour insulte à l’encontre du président Erdogan
Élu député en 2011 sur la liste du parti de l’actuel président Recep Tayyip Erdogan, Sükür a quitté le groupe deux ans plus tard, avant d’être visé en 2016 par une plainte pour insulte (sur Twitter) envers le président Erdogan puis par un mandat d’arrêt pour avoir supposément pris part à la tentative de coup d’État. Le début des ennuis, et de l’exil durable. Il a sa « green card », de résident permanent, depuis près de trois ans.
« Après cinq ans, je suis revenu à ma vocation première, le foot, et j’ai commencé à donner des cours particuliers à des jeunes et des joueurs plus âgés. » Une fois la Coupe du monde achevée, il a prévu de lancer une académie. « Les gens apprécient vraiment, notamment les hommes d’affaires américains qui souhaitent incorporer cette activité en entreprise. Cela ressemblera un peu à une start-up, en proposant à terme des stages dans différentes régions des États-Unis. »
Hakan Sükür avec la Turquie au Mondial 2002. (De Martignac/L’Équipe)
Vingt-quatre ans plus tard, son record du but le plus rapide de l’histoire de la compétition, inscrit en dix secondes contre la Corée, tient toujours. Tel un trait d’union incassable entre ses deux vies. « J’arrête de regarder les matches après la 11e seconde, plaisante Sükür. Les gens parlent encore de moi, et je pense que je le mérite. » Lionel Messi pourrait-il le faire tomber à son tour ? « Qui sait ? C’est possible. »




