L’ampleur de la purge en Turquie a des conséquences logistiques inattendues. Pleines à craquer, les prisons du pays ne suffisent plus. Pour incarcérer les 35 000 personnes soupçonnées de proximité avec le prédicateur musulman Fethullah Gülen, désigné par le pouvoir comme l’instigateur du coup d’Etat manqué du 15 juillet, le gouvernement va relâcher 38 000 détenus, «dans une première étape». Une libération anticipée sous contrôle judiciaire qui ne concernera pas «les meurtres, actes de terrorisme ou atteintes à la sûreté de l’Etat», a quand même précisé mercredi le ministre de la Justice.

 

L’annonce est révélatrice des priorités du chef de l’Etat, Recep Tayyip Erdogan, qui a fait de la lutte contre la confrérie guléniste l’urgence absolue. Mardi, le parquet turc a requis deux peines de prison à vie contre le vieil imam, qui réside aux Etats-Unis et dont Ankara réclame l’extradition, pour avoir «tenté de détruire l’ordre constitutionnel par la force» et «formé et dirigé un groupe terroriste armé». Dans un numéro de contrition inhabituel et parfaitement maîtrisé, il y a quinze jours, Erdogan a lui-même publiquement demandé pardon aux Turcs pour avoir sous-estimé l’influence de la Cemaat («la communauté»). «Je me sens triste de ne pas avoir révélé depuis longtemps le vrai visage de cette organisation traître, a assuré le Président. J’ai personnellement aidé cette structure en dépit de divergences de vues […], pensant que nous pouvions être d’accord sur un dénominateur commun.»

Fratricide

Car la vague d’arrestations et de licenciements censée «nettoyer» la Turquie depuis un mois est en fait un règlement de comptes entre les deux anciens alliés. Erdogan s’étant appuyé, lors de son accession au pouvoir en 2003, sur le solide réseau de fonctionnaires de Gülen pour s’imposer face aux cadres et militaires laïques qui voyaient d’un mauvais œil l’islamisation de la société turque promise par l’AKP, le parti présidentiel. Le putsch raté et la répression qui a suivi constituent l’apogée de cette lutte fratricide entre deux mouvances de l’islamisme en Turquie. Désormais, les policiers, magistrats, militaires ou enseignants gulénistes sont remplacés par des fidèles de l’AKP.

Double rêve

Mais pour asseoir sa domination, Erdogan frappe bien au-delà du cercle guléniste. Le 15 juillet, «un cadeau de Dieu» selon ses propres mots, lui permet d’évincer toute opposition, de gauche ou kémaliste (lire ci-contre), et de faire fermer les médias indépendants. Sans que l’opinion turque n’y trouve rien à redire. Galvanisés par des meetings islamo-patriotiques à la mise en scène soigneusement étudiée, les supporteurs de l’homme fort de Turquie voient en lui l’incarnation de la résistance démocratique, de la fierté musulmane et de la puissance ottomane retrouvée. Et sa rhétorique anti-occidentale ne fait qu’ajouter à sa popularité.

 

Jamais, en treize ans à la tête du pays, le chef de l’Etat n’aura été aussi puissant qu’après ce putsch qui l’a fait vaciller. Son double rêve – un régime présidentiel construit autour de sa personne et une Turquie portant haut la bannière du «sunnisme moderne» – semble désormais à portée de main.